Au Vatican, cette fin d’hiver marque une série d’anniversaires (sur lesquels les instances officielles préfèrent rester discrètes…) funestes: renoncement de Benoît XVI, son départ vers Castelgandolfo, conclave, élection de François. Andrea Gagliarducci, dans une réflexion magnifique, nous explique pourquoi avec le portail du Palais apostolique de Castelgandolfo (depuis lors déserté, cela aussi est un symbole), c’est une ère qui s’est refermée

Il y a aussi un Benoît XVI médiatique et un Benoît XVI réel, mais lui était trop modeste pour le dire et avait trop conscience de qui il était pour en tenir rigueur à ceux qui le décrivaient comme « le berger allemand » et à ceux qui le considèrent encore comme le terrible « gardien de la foi ».

Et une porte se referma sur le pontificat de Benoît XVI.

Et pas seulement.

Andrea Gagliarducci
vaticanreporting.blogspot.com
28 février 2024

Il ne pouvait y avoir de fin plus symbolique au pontificat de Benoît XVI : ces portes du palais apostolique de Castelgandolfo fermées à 20 heures pile, alors que brusquement le pape devenait pape émérite et que le soir était désormais tombé dans un Castelgandolfo encore secoué par l’énormité qu’il avait eu à vivre.

Ces portes se sont refermées il y a maintenant onze ans, et c’était un peu comme l’assassinat de Kennedy pour l’Église catholique ou le 11 septembre pour les États-Unis. Chacun ici se souvient exactement de ce jour-là, de ce qu’il a fait, de ce qu’il a mangé, de l’endroit où il se trouvait. Parce que les actions ne sont pas neutres, et que les symboles n’ont de sens que lorsqu’ils sont chargés d’histoire.

Si je repense aujourd’hui à ce moment, il y a onze ans, je réalise que cet acte symbolique a sanctionné, d’une certaine manière, la fin des symboles. Nous ne pouvions pas le savoir à l’époque, mais nous allions l’apprendre au cours de ces onze années. Et aujourd’hui que Castelgandolfo n’est plus qu’un musée, nous réalisons qu’une époque a bel et bien changé. Pas vraiment en mieux. Au contraire.

Quand ces portes se sont fermées, un étrange chemin a commencé, dans un sentiment d’hystérie collective que peu ont su conduire et comprendre. Il y avait un pape à élire, mais celui d’avant était toujours vivant. Il y avait un monde du Vatican à renouveler, mais l’ancien monde était toujours là, disant que non, il n’était pas passé de mode, qu’il s’était seulement retiré pour permettre le renouveau, la reconstruction.

Ce renouveau, cependant, devait être placé sous le signe de la continuité. Benoît XVI, qui avait le sens des symboles, a consacré sa dernière rencontre avec le clergé de Rome à parler du Concile Vatican II, avec un discours long mais lucide, précis, consistant, sans bavure. C’est là qu’il a défini l’idée du vrai Concile et du Concile médiatique, synthèse brillante de tout ce qui s’était passé non seulement au Concile, mais à chaque événement ecclésiastique qui avait été médiatisé d’une manière ou d’une autre.

Il y avait une Église réelle et une Église médiatique, une papauté réelle et une papauté médiatique. Et c’est toujours le cas. Seulement, avec la fermeture de cette porte, le monde a basculé. Les médias ont été la première préoccupation, parce qu’un changement de narration était nécessaire, ou du moins c’est ce qu’on a dit. On a cherché à donner l’image d’un pontificat dépouillé, de retour parmi les gens, prêt à répondre avec transparence à toutes les sollicitations des médias et à donner l’image d’une Église renouvelée.

Mais vraiment, avant, l’Église n’était pas au milieu des gens? Les faits disent le contraire et pourtant les faits sont les grandes victimes de cette histoire. Les faits disent qu’il y a plusieurs niveaux de compréhension, et que la compréhension théologique est différente de la compréhension pastorale. Auparavant, le besoin de clarté théologique était important, tandis que la partie pastorale était laissée au discernement personnel. L’idée était que si la formation était bonne et la vocation réelle, le discernement serait adéquat.

Subtilités ? Même pas, car ensuite, par exemple, Benoît XVI s’est révélé être un pape parmi le peuple et pour le peuple. En témoignent les chiffres de ses audiences générales, à l’affluence toujours croissante, ou les moments de tendresse, par exemple lors de la visite d’une maison de retraite , lors de la visite à Caritas le 14 février 2010 (où il a aussi envoyé un jour une truffe blanche d’Alba qui lui avait été offerte, pour offrir aux pauvres de Rome un repas digne d’un roi).

Il y a aussi un Benoît XVI médiatique et un Benoît XVI réel, mais lui était trop modeste pour le dire et avait trop conscience de qui il était pour en tenir rigueur à ceux qui le décrivaient comme « le berger allemand » et à ceux qui le considèrent encore comme le terrible « gardien de la foi ».

Parce qu’ensuite, nous devons à Benoît XVI l’approche collégiale du travail au sein de la Congrégation de la Doctrine de la Foi, qui – malgré la publicité – n’a jamais condamné sans aussi regarder les parties positives et ceux qui doivent être sauvés. Et en fait de théologie de la libération, nous avons deux instructions, et non pas une seule, car la condamnation devait être accompagnée de ce qui devait être sauvé. Peut-être que cette approche a dérivé de la grande déception de la vie de Ratzinger, de la thèse d’habilitation rejetée que Ratzinger, malgré tout, après le découragement initial, a réussi à sauver en prenant et en retravaillant, précisément, les parties non critiquées par la commission et en esquissant ce travail sur saint Bonaventure qui devint célèbre par la suite.

Le problème, c’est que Benoît XVI a obligé les journalistes à lire, à s’informer, parce qu’il regardait toujours vers l’avant et avait toujours une perspective plus large et une nouvelle question. Il a forcé les gens à s’interroger sur la force et la profondeur de leur foi, parce qu’il expliquait avec raison et des arguments simples pourquoi la vie avec le Christ et pour le Christ était la seule belle et la seule vraie. Il a obligé tout le monde à faire un saut dans la foi, comme tous les professeurs qui aiment que leurs étudiants quittent leurs notes des yeux, soient surpris et rentrent chez eux impressionnés par ce qu’ils ont entendu et désireux de le développer.

Cette porte du palais apostolique de Castel Gandolfo s’est alors refermée sur un monde vatican à comprendre dans ses symboles et son histoire, un monde vatican que Benoît XVI représentait dans sa complexité et sa stupéfiante simplicité. Comme par une crise de rejet, mais plus probablement par insuffisance, après la fermeture de cette porte, il a été décidé de faire comme si le monde précédent n’existait pas, ou du moins que son existence comportait trop de points négatifs pour qu’on en tienne vraiment compte.

Cette porte fermée s’est ouverte à l’idée d’un nouveau Vatican, mais elle l’a fait sans le support de l’histoire, en construisant un géant sur des pieds d’argile. Si bien qu’aujourd’hui, on se souvient encore de la démission de Benoît XVI, mais on ne sait pas ce qu’il restera de cette époque postérieure, faite de commissions, de bureaucratie, de récits, de réformes voulues et parfois forcées, de langues abandonnées et supplantées par de nouvelles sans racines.

La porte de Castel Gandolfo n’a pas seulement fermé un pontificat. Elle a clos une époque. On ne sait pas, cependant, si une nouvelle a vraiment commencé.

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