Vous ne lirez probablement cela nulle part ailleurs… et vous saurez tout, tout, tout (pas sur le pape, mais sur le livre). El Wanderer nous offre les indispensables clés de lecture d’un expert de l’Eglise en Amérique Latine, dont un non-spécialiste ne peut pas disposer.
La soi-disant biographie d’Elise Ann Allen est en réalité un double livre: la biographie proprement dite, et l’interview qui fait tellement couler d’encre. Il donne ici ses impressions après la lecture de la partie biographique.
Il en ressort deux choses: la biographie est médiocre, voire pire, et elle est entièrement biaisée par le parti-pris gauchisant de l’auteur. Mais surtout, Léon XIV est le pape qu’il faut aujourd’hui.
A lire absolument.

(…) malgré tout, je pense qu’il est l’homme qu’il faut pour diriger l’Église catholique en ce moment historique. Il ne s’agit pas d’une personne exceptionnelle, un outstanding comme diraient les gringos, comme l’était Jean-Paul II avec sa personnalité charismatique, ou comme l’était Benoît XVI avec son intelligence prodigieuse, ou comme l’était François avec son audace à faire le mal.

C’est un homme terne [gris, en v.o.], et même assez opaque, mais qui possède deux caractéristiques indispensables à un pape pour diriger la barque de Pierre en ce moment historique précis : le souci de l’unité et la capacité à gérer les conflits.

Le livre sur Léon XIV : la biographie

Ce week-end, j’ai lu Léon XIV. Citoyen du monde. Missionnaire du XXIe siècle, la première biographie du pape Léon. Le livre comporte deux parties distinctes : la biographie proprement dite, qui est la plus longue, et une longue interview. Elles peuvent être lues séparément, mais ce que le pape dit dans l’interview se comprend mieux après avoir lu sa biographie, car on se rend compte qu’il n’aurait pas pu répondre autrement aux questions. Je publierai mes impressions sur la première partie du livre dans cet article, et mercredi prochain, je ferai de même pour l’interview.

À mon avis, pour qu’une biographie soit bonne, elle doit remplir deux conditions initiales : que le sujet biographié soit déjà décédé et que l’auteur ne soit pas un journaliste. Dans le cas contraire, le livre sera mauvais. En réalité, aucune de ces conditions n’est remplie dans le cas présent, et le livre n’est pas mauvais, mais très mauvais. Il aurait pu être deux fois moins long sans que cela se remarque, car il est rempli de répétitions ajoutées uniquement pour le gonfler. D’autre part, l’auteure est une journaliste américaine : Elise Ann Allen, présentée par les médias comme une « vaticaniste », ce qui en soi indique déjà qu’il faut être prudent. Mais dans ce cas, il faut l’être doublement, car cette femme a eu des démêlés dans sa jeunesse avec le Sodalitium, auquel elle appartenait et qu’elle a quitté en 2013. J’imagine qu’elle a subi une forme d’abus d’autorité ou de violence psychologique, ce qui est regrettable, mais ce qui est encore plus regrettable, c’est que cela l’a rendue rancunière envers tout ce qui a trait à cette institution religieuse dissoute et envers tout ce qui sent l’ultraconservatisme.

En conséquence, c’est un livre biaisé, complètement biaisé en ce qui concerne les informations qu’il fournit sur Robert Prevost, car elle a choisi de manière biaisée les sources auxquelles elle a recours. Le lecteur ne connaîtra qu’un aspect de la vie du pontife, celui qu’elle veut faire connaître, et ignorera le reste.

Je donne un exemple : pour l’important chapitre consacré à la vie de Prevost en tant qu’évêque de Chiclayo, elle ne recourt qu’à trois ou quatre témoignages, ceux de laïcs et d’un prêtre clairement progressistes, qui n’ont connu leur évêque que de manière circonstancielle. Il aurait été logique qu’elle interviewe également les prêtres qui ont vécu sept ans avec lui dans la cathédrale de Chiclayo, comme le père Jorge Millán, qui a accordé des interviews très intéressantes à divers médias, comme nous l’avons rapporté ici [cf. Léon XIV, un mois après: ne demandons pas l’impossible]. Mais Millán, comme la plupart des prêtres et des laïcs de Chiclayo, est conservateur, car il s’agit d’un diocèse qui a été gouverné pendant près de cinquante ans par des évêques de l‘Opus Dei, et dans lequel Bergoglio a placé Prevost en pensant qu’il désamorcerait l’atmosphère catholique qui s’était créée, ce qui ne s’est pas produit, même s’il a donné un aspect plus social au travail de l’Église.

Allen interviewe donc tout au long du livre des ennemis déclarés de l’Œuvre qui, inévitablement, déforment les faits afin de présenter Prevost comme leur opposé. Cela conduit les lecteurs, moi y compris, à ne disposer que d’une partie des faits. Ce n’est pas surprenant ; Elizabetta Piqué [biographe de Bergoglio] ou tout autre vaticaniste aurait fait de même.

Mais venons-en aux impressions laissées par la lecture du livre sur Léon XIV. Une chose ressort clairement après la lecture du livre, des témoignages de ceux qui ont connu Prevost et de ses propres déclarations : c’est un homme qui a la foi catholique, c’est-à-dire qu’il croit en Dieu et qu’il croit que Jésus-Christ est le Fils de Dieu incarné dans le sein de la Vierge Marie et le seul rédempteur du genre humain.

Compte tenu de notre expérience et connaissant les candidats qui se présentaient pour succéder au défunt, c’est beaucoup. Cela semble être une blague, mais ce n’en est pas une ; qu’un évêque, et dans ce cas l’évêque de Rome, ait la foi catholique, c’est déjà beaucoup.

Deuxièmement, il est clair qu’il était un bon religieux, et j’entends par là qu’il a respecté les vœux qu’il a prononcés le jour de sa profession solennelle.

C’était un homme obéissant à tout ce que ses supérieurs lui demandaient, et ils lui demandaient des choses difficiles.

C’était aussi un homme discipliné et travailleur, comme les religieux classiques. Pendant sa période de formation au noviciat augustinien de Trujillo, on raconte :

« À quatre heures du matin, il était déjà debout ; à cinq heures, il était à la chapelle ; à six heures, il célébrait l’Eucharistie. C’était une personne très stricte […] Il n’a jamais manqué à ses engagements ou à nos programmes. Je pense que cette force de caractère a été un témoignage pour tous. Il nous exigeait toujours beaucoup en matière d’études, d’engagements et de responsabilités ».

Et si Prevost n’est pas un universitaire, c’est un homme cultivé et, j’insiste, un religieux classique. Celui qui lui a succédé à la tête du gouvernement général des Augustins raconte, par exemple, que Prevost, alors qu’il était prieur général, a traduit de l’anglais le Propre de l’ordre, c’est-à-dire les prières de la messe et de l’office de toutes les fêtes, qui sont généralement celles des saints qui étaient augustins. Cela suppose deux choses : qu’il a un penchant pour la liturgie et qu’il l’apprécie, et qu’il connaît très bien le latin, car c’est la langue originale à partir de laquelle il a traduit.

La période où il a été formateur à Trujillo, entre 1988 et 1998, montre un autre trait intéressant de sa personnalité. Lui-même et les autres religieux américains ont été persécutés et menacés de mort par le Sentier lumineux, et bien qu’il ait été invité à plusieurs reprises à retourner dans son pays jusqu’à ce que la situation se calme, comme l’ont fait plusieurs de ses frères, il est resté à son poste. Il raconte lui-même :

« La plupart d’entre nous sommes restés. Il y a eu plusieurs martyrs. Dans le diocèse au sud de Trujillo, à Chimbote, trois prêtres ont été assassinés. Mais nous sommes restés, car il était très important de rester aux côtés des personnes que nous servions et d’être avec elles. Et c’est ce que nous avons fait ».

D’autre part, lorsque le président Fujimori a réussi à éradiquer le terrorisme marxiste du Sentier lumineux, tout le Pérou s’est interrogé sur les méthodes violentes qu’il avait utilisées pour y parvenir — comme s’il y avait eu d’autre choix —, et de grandes manifestations ont été organisées par les fameuses « organisations internationales de défense des droits de l’homme ». La particularité dans ce cas était la participation de larges secteurs de l’Église à ces activités. Les novices augustins de l’époque racontent que le père Prevost n’y a jamais participé, même s’il ne leur interdisait pas d’y participer.

Et cela a un rapport avec d’autres aspects de la personnalité du pape actuel qui apparaissent dans le livre, n’en déplaise à l’auteur. Prevost n’a jamais été partisan de l’interprétation marxiste de la théologie de la libération, si proche de toute l’Église péruvienne parce que son fondateur, Gustavo Gutierrez, était péruvien. Plus encore, Prevost était, et restera certainement, un opposant résolu au marxisme. Il dit lui-même à propos d’autres collègues religieux de l’époque :

« [ils étaient] en fait peut-être trop favorables aux idées marxistes, y compris le recours à la violence pour lutter pour les droits des pauvres. Je n’ai jamais été d’accord avec cela ».

On pourrait alors être tenté de penser que Robert Prevost est conservateur. Et pourtant, ce n’est pas le cas. Bien qu’il soit un homme « cultivé » (titulaire d’une licence en mathématiques et d’un doctorat en droit canonique), il n’est pas théologien, et sa théologie était médiocre.

Il a suivi une formation dans cette discipline à la fin des années 70 et au début des années 80 à la Catholic Theological Union de Chicago, une sorte de faculté ou d’institut théologique créé quelques années auparavant par un certain nombre de congrégations religieuses afin d’y former leurs membres.

Tout le monde peut imaginer la théologie qui y était enseignée à l’époque. L’auteur du livre interviewe deux de ses anciens professeurs : ce sont deux religieuses, et vous m’excuserez pour mon attitude machiste, mais je me méfie profondément des religieuses qui enseignent la théologie… De plus, l’un des frères augustins péruviens interviewés par Allen et que Prevost connaît bien — et qui est le plus progressiste qu’elle ait pu trouver — raconte qu’il est « quelqu’un qui aime beaucoup les théologiens comme le cardinal français Yves Congar et le cardinal allemand Walter Kasper. Des théologiens postconciliaires, qui ont beaucoup travaillé sur des thèmes avec une vision plus ouverte également de Jésus-Christ dans l’Église ».

Je ne doute pas de la véracité de cette affirmation, mais j’insiste sur le fait qu’il s’agit d’une version biaisée, car nous ne savons pas quelles autres lectures théologiques il a et nous ne connaissons pas le témoignage d’autres proches qui ont une tendance plus conservatrice.

Nous disons donc que Robert Prevost n’est pas conservateur. Est-il alors progressiste ? Je dirais que oui, mais un progressiste de faible intensité, un progressiste de circonstance, car c’est ce qu’il a connu ; dans le langage de Karl Rahner, je dirais qu’il est un « progressiste anonyme ».

Peut-être que ce bref paragraphe qu’il prononce lui-même à la journaliste illustre ce que je veux dire :

« C’était comme Vatican II, qui voulait renouveler la vie de l’Église et parvenir à un sens beaucoup plus clair de la communion, des personnes étant ensemble dans l’Église, et non d’une spiritualité individualiste ou d’une piété privée où je prie Dieu, je vais à la messe et j’espère que Dieu me sauvera. Maintenant, nous avons le sentiment ‘oui, nous allons à la messe, nous devenons une communauté ecclésiale, ensemble nous sommes témoins de la présence du Christ dans le monde’ ».

Ce qu’il dit est-il hérétique ? Est-ce mal ? Non, pas du tout, c’est bien, mais c’est la poésie vide classique de Vatican II qui, nous le savons, n’a rien donné ou, en tout cas, a fini par causer un grand tort à l’Église. Prevost, comme nous tous, est le fils de son époque et de sa formation, et on ne peut pas demander à un orme de produire des poires.

Un ami me disait : « Il aurait pu réagir à ce discours progressiste ». Certes, cela aurait pu être le cas. En fait, alors qu’il était formateur à Trujillo, il existait une autre maison de formation augustinienne au Pérou, située à Lurín, dans la banlieue de Lima, dirigée par l’ancien prêtre Ricardo Coronado (vous pouvez suivre le parcours confus de cette personne sur le web), qui était clairement conservatrice. Mais il me semble injuste de demander à quelqu’un qui s’est essentiellement consacré aux missions de se débarrasser totalement de la mauvaise formation théologique qu’il a reçue et de découvrir le « monde traditionnel ». D’autre part, si les choses s’étaient passées ainsi, dans le meilleur des cas, il serait encore en mission sur la côte péruvienne en tant que simple frère mendiant.

Cependant, malgré tout cela, je pense qu’il est l’homme qu’il faut pour diriger l’Église catholique en ce moment historique. Il ne s’agit pas d’une personne exceptionnelle, un outstanding comme diraient les gringos, comme l’était Jean-Paul II avec sa personnalité charismatique, ou comme l’était Benoît XVI avec son intelligence prodigieuse, ou comme l’était François avec son audace à faire le mal. C’est un homme terne [gris, en v.o.], et même assez opaque mais qui possède deux caractéristiques indispensables à un pape pour diriger la barque de Pierre en ce moment historique précis : le souci de l’unité et la capacité à gérer les conflits.

Ces deux aspects sont répétés à maintes reprises par les personnes interrogées. Prevost s’est toujours soucié et s’est toujours battu pour l’unité, pour surmonter les conflits et ne pas les aggraver. À plusieurs reprises, nous avons évoqué dans ce blog le souci presque obsessionnel que beaucoup ont pour l’unité de l’Église, au détriment de la vérité. Et nous savons tous que la véritable unité ne peut se trouver que dans la Vérité. Je pense que le pape Léon en est conscient, mais je pense aussi que Bergoglio a laissé l’Église dans un état de stress très élevé, et que seul un homme capable de consensus pouvait la diriger et éviter un schisme. Si le choix s’était porté sur Parolín ou Höllerich, par exemple, un schisme du groupe le plus conservateur, dispersé dans le monde entier, aurait été inévitable ; et si le choix s’était porté sur Erdö ou Müller, le schisme aurait été provoqué par les progressistes. Léon XIV est, me semble-t-il, la personne indiquée pour ne pas éteindre la mèche fumante et ne pas briser le roseau froissé (Isaïe 42, 3).

Et l’autre caractéristique non négligeable est sa capacité de gestion. On dit que le fait déterminant qui a poussé François à le prendre à Rome a été la manière dont il a résolu un conflit très grave déclenché dans le diocèse d’El Callao par un évêque espagnol néocatéchuménal. Ce dernier a été déplacé et Prevost a été nommé administrateur apostolique. Pendant un an, il s’est consacré à écouter tout le monde (et c’est une caractéristique qui revient sans cesse dans le livre) ; il écoute, pose des questions, mais ne donne pas son avis. Et il prend le temps d’écouter tout le monde, tout le monde, tout le monde.

On dit :

« Il résolvait les conflits de manière efficace en écoutant et en dialoguant avec toutes les parties, et n’hésitait pas à faire preuve de fermeté lorsque cela était nécessaire ».

Ou encore :

« Sa modestie et son humilité s’accompagnent d’un grand courage et, lorsque cela est nécessaire, d’une grande fermeté ».

Il a, pour le dire dans le langage ecclésial contemporain, une « attitude synodale » qui me semble indispensable à l’heure actuelle pour l’Église. Tout comme il a écouté le jésuite James Martin – ce qui non seulement ne m’a pas plu, mais que je considère comme un geste équivoque pour toute l’Église -, il a également écouté Burke, et il écoutera certainement Müller d’ici peu.

Tel est son style ; qu’il nous plaise ou non, c’est ainsi que Prevost est : il prendra tout le temps nécessaire et décidera, mais une fois sa décision prise, personne ne le fera changer d’avis. Il dit lui-même :

« Je suis capable d’être décisif quand il faut être décisif, ce qui est un autre aspect du leadership qui fait parfois défaut chez les gens. On ne peut pas rester à tourner en rond en se disant « réfléchissons-y et discutons-en indéfiniment ». Il faut prendre des décisions pour pouvoir aller de l’avant. Je suis capable de le faire, et je n’ai pas peur de le faire ».

Est-ce le pape que j’aurais souhaité ? Certainement pas. Et je ne prétends pas demander des poires à un orme. Certains me diront : « Mais nous voulions un poirier, pas un orme », mais, même si cela semble paradoxal, je pense qu’il vaut mieux, en ce moment, avoir un orme et se contenter de samares [ndt: Fruit sec de l’orme, à péricarpe prolongé en aile membraneuse] tout en oubliant momentanément les poires. Car je pense que Léon XIV est le pape dont l’Église a besoin en cette période si complexe ; une dernière chance d’éviter une nouvelle Réforme.

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