Suite du compte-rendu du Wanderer (cf. Ce livre sur Léon XIV (I)). Dans cette seconde partie, l’auteur étudie quasi-scientifiquement (et à mon avis remarquablement bien, même si l’on peut ne pas partager entièrement son parti-pris presque systématiquement positif) la partie du livre constituée par l’interview proprement dite (pour mémoire, la première partie était consacrée à la biographie). Il décrypte les réponses les plus polémiques (LGBT, ordination des femmes, synodalité) et désamorce préventivement les polémiques. Un long développement (convaincant, et très pédagogiques à l’usage des non-initiés) est consacré à la « messe en latin », à ne pas confondre avec la « messe tridentine » .
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Bref, une analyse enrichissante, bien résumée dans sa conclusion:

(…) dans l’ensemble, je trouve cette interview bonne et prometteuse. Il y aura des questions qui nous plairont moins et d’autres qui ne nous plairont pas du tout, mais cela ne justifie pas l’infamie de dire que le pape Léon est un « François aux bonnes manières ».

Il est catholique ; le défunt ne l’était pas.

Je n’arrive pas à m’habituer à ce que les papes donnent des interviews ; je préférerais qu’ils évitent ce genre de choses, et j’espère seulement que Léon XIV n’y prendra pas goût et que nous ne nous retrouverons pas avec une interview hebdomadaire comme c’était le cas avec le défunt. Mais puisque nous avons déjà une émanation pontificale de ce type, voyons ce que nous pouvons en dire.

I. Le pape est catholique

Tout d’abord, comme je l’ai dit dans l’article précédent, il est clair que le pape est catholique :

« Je crois fermement en Jésus-Christ et c’est ma priorité, car je suis l’évêque de Rome et le successeur de Pierre, et le pape doit aider les gens à comprendre, en particulier les chrétiens, les catholiques, que c’est ce que nous sommes. […] Mais je n’ai pas peur de dire que je crois en Jésus-Christ, qu’il est mort sur la croix et qu’il est ressuscité d’entre les morts, et qu’ensemble, nous sommes appelés à partager ce message ».

Je sais qu’il nous répète les rudiments du catéchisme, mais nous avons l’expérience de François qui non seulement n’a jamais dit cela, mais qui a dit, ou laissé entendre, plutôt le contraire. Léon XIII est catholique et, contrairement à son prédécesseur, il croit aux vérités immuables :

« Je ne sais pas si j’ai une réponse autre que de continuer à dire aux gens qu’il existe une vérité, la vérité authentique. Je ne suis pas très tolérant quand j’entends les gens dire « eh bien, c’est un ensemble alternatif de faits », ce que nous avons entendu dans le passé ».

Si j’avais un clocher chez moi, je serais tenté d’ordonner que les cloches sonnent à toute volée. Depuis l’époque de Benoît XVI, nous n’avions pas entendu de définitions aussi claires et aussi catholiques.

Mais en plus d’être catholique, Léon XIV est également très clair sur ce qu’est son munus, sa fonction :

« Être pape, appelé à confirmer les autres dans leur foi, ce qui est la partie la plus importante, est aussi quelque chose qui ne peut se produire que par la grâce de Dieu ; il n’y a pas d’autre explication. Le Saint-Esprit est la seule façon de l’expliquer. […] J’espère être capable de confirmer les autres dans leur foi, car c’est le rôle fondamental du successeur de Pierre ».

Nous entendons à nouveau la doctrine classique sur la papauté et, en outre, elle exclut explicitement les fantasmes de pontifes récents qui se croyaient « experts en humanité », comme Paul VI, ou « experts en climatologie et en immigration », comme François. Le pape Prevost affirme :

« Je ne considère pas que mon rôle principal soit d’essayer de résoudre les problèmes du monde. Je ne vois absolument pas mon rôle ainsi ».

Et il ne considère pas que ce soit son rôle, car son rôle, sa fonction, son munus, est de nous confirmer dans la foi.

II. La synodalité

Lorsque la journaliste l’interroge sur la synodalité inaugurée par le pape François, le pontife assure qu’il continuera dans cette voie, mais sans trop de subtilité, il explique que ce qu’il entend par synodalité, c’est faire ce que l’Église a fait pendant des siècles : écouter la voix de tous. C’était, et c’est toujours, le rôle des conciles œcuméniques. À tel point que le concile de Trente (oui, celui de Trente) a invité Luther à prendre la parole ; celui-ci n’y est pas allé, mais a envoyé son délégué Melanchthon.

Comme je l’ai déjà dit, je n’ai pas apprécié que le pape reçoive James Martin S.J. ou la religieuse Caram (qui est complètement folle), mais je dois admettre que cela a longtemps été la manière d’agir de l’Église. On ne sait pas avec certitude si Arius a été entendu au concile de Nicée, mais son ami Eusèbe de Nicomédie y était présent et a exposé et défendu ses idées. Nestorius a participé activement au concile d’Éphèse (431) et Macaire d’Antioche a fait de même à Constantinople III (680-681) en défendant personnellement le monothélisme. Je le répète, je n’aime pas voir la photo de Martin ou de Caram avec Léon XIV, mais il y a des siècles, j’aurais vu d’autres photos similaires, avec des hérétiques bien plus dangereux que la dominicaine dévergondée ou le suave Martin.

C’est pourquoi la synodalité, telle que la comprend Léon, ne consiste pas à

« essayer de transformer l’Église en une sorte de gouvernement démocratique, car si l’on regarde de nombreux pays dans le monde aujourd’hui, la démocratie n’est pas nécessairement une solution parfaite pour tout ».

Lorsque nous entendons le mot magique avec lequel le vieux jésuite défunt nous avait éblouis, nous devons savoir que son successeur parle de choses assez différentes.

III. Le prosélytisme

Une autre différence par rapport aux pontificats précédents est que Prevost a été missionnaire au Pérou pendant de nombreuses années, et nous savons tous que souvent, après Vatican II et surtout avec le « magistère » de François, les missionnaires n’avaient pas pour fonction de prêcher l’Évangile ; le prosélytisme était interdit, non seulement dans les pays de mission, mais aussi dans les anciens pays chrétiens. En fait, je connais plusieurs cas où des prêtres français et espagnols ont refusé d’accepter des convertis de l’islam ou d’autres sectes chrétiennes. Léon XIV, en revanche, se réjouit de ce rapprochement des jeunes et des adultes vers le baptême et la foi :

« Hier, j’ai rencontré un groupe de jeunes Français. L’année dernière, des milliers d’entre eux, aujourd’hui jeunes adultes, ont librement demandé à être baptisés. Ils veulent venir à l’Église parce qu’ils se sont rendu compte que leur vie est vide, qu’il leur manque quelque chose, qu’elle n’a pas de sens, et ils redécouvrent ce que l’Église a à offrir ».

Et ce qu’elle a à offrir, c’est ni plus ni moins Jésus-Christ, en qui il croit. Le changement, bien que subtil, est radical.

IV. L’ordination des femmes

Il déclare à ce sujet :

« J’espère suivre les traces de François, notamment en nommant des femmes à certains postes de direction, à différents niveaux, dans la vie de l’Église, en reconnaissant leurs dons et leur contribution de multiples façons ».

Et sans éluder la question, il précise que le véritable problème est de savoir si les femmes peuvent recevoir les ordres sacrés. Il ne lui vient même pas à l’esprit d’imaginer l’existence de femmes prêtres ; il parle de diaconesses. Et subtilement, il glisse un argument ad hominem qui, en quelques mots, dit ceci :

« Vatican II a rétabli le diaconat permanent, et dans de nombreux diocèses, il y a des diacres permanents, et pourtant, nous nous demandons encore ce qu’ils sont et à quoi ils servent ».

Ergo, ne nous lançons pas dans l’ordination de diaconesses.

Mais la phrase la plus claire à ce sujet est :

« Pour le moment, je n’ai pas l’intention de changer l’enseignement de l’Église sur ce sujet ».

En d’autres termes, tant que je serai pape, il n’y aura pas de diaconesses.

Ce qui fait du bruit dans ce cas et dans celui des LGBT, c’est l’expression « pour le moment » ; et il est compréhensible qu’elle suscite du mécontentement et que beaucoup supposent, à tort selon moi, que cette expression implique nécessairement que le pape considère que cet enseignement pourrait changer à l’avenir.

Et je ne le crois pas.

Voyons cela d’un point de vue strictement logique ; après tout, Prevost est mathématicien.

Ici, El Wanderer se lance dans une démonstration de logique mathématique, un langage que, par ma formation, je possède, mais dont je crains qu’il n’échappe au profane; mais les 2 paragraphes qui suivent immédiatement donne les explications nécessaires pour comprendre: en gros, sous son pontificat (y, à l’instant t), le pape ne changera pas l’enseignement sur ce point, et le reste concerne un hypothétique instant t’ ≠ t (et un hypothétique locuteur y’ ≠ y) sur lequel on n’affirme rien.
A noter, ¬ est le connecteur logique qui désigne la négation d’une proposition

L’expression limite la négation (« je n’ai pas l’intention ») au temps présent (t), sans l’étendre aux temps futurs (t’). Si la proposition est ¬I(y, C, t) (où I est « avoir l’intention de changer », y est le locuteur, C est l’enseignement, t est le moment présent), « pour le moment » souligne que la négation ne s’applique qu’à t, laissant indéfini l’état à t’.

L’expression controversée transforme la proposition en une affirmation conditionnelle temporelle : ∀t’ (t’ = t → ¬I(y, C, t’)), où t est le présent. Elle ne fait aucune affirmation sur t’ ≠ t.

Faire cette affirmation implique-t-il que le pape croit qu’il va changer la doctrine à l’avenir ? Non. Logiquement, il n’y a aucune implication de croyance en un changement. L’expression est neutre quant aux croyances du pontife sur l’avenir ; elle laisse seulement ouverte la possibilité logique d’un changement (ou d’un non-changement) en t’, sans affirmer aucune croyance spécifique. Il ne découle pas logiquement que Léon XIV croit en P (l’intention de changer) pour t’, car ¬I en t n’implique pas l’attente de I en t’.

Enlevons la conviction du pape. Cela implique-t-il qu’il changera ? Non. Il n’y a aucune implication logique que le changement se produira à l’avenir. L’expression n’affirme ni ne nie aucune action future ; elle décrit simplement l’absence d’intention à t. Logiquement, ¬I(y, C, t) n’implique pas I(y, C, t’) ni la réalisation effective du changement (qui nécessiterait non seulement une intention, mais aussi une capacité et une action).

D’un point de vue logique, on ne peut donc attribuer au pape aucune affirmation ou supposition concernant un changement de doctrine sur le diaconat féminin ou l’acceptation des actes homosexuels à l’avenir.

Mais le fait que la logique nous le dise n’implique pas que l’expression ne soit pas problématique, car beaucoup peuvent facilement en tirer des conclusions invalides, comme cela s’est effectivement produit.

Pourquoi alors le pape l’a-t-il incluse ?

Je vois deux options :

  • soit parce qu’il pense effectivement que la doctrine catholique peut changer,
  • soit pour que l’affirmation ne soit pas trop forte et serve à rassurer les féministes qui l’entourent.

Lui seul sait laquelle des deux est la bonne, mais comme je l’ai dit, Prevost est catholique, je penche donc pour la seconde. Il va sans dire qu’il est naïf de la part d’un Yankee de prétendre que cette déclaration apaisera les esprits. Elle ne rassure personne, car les féministes sont en colère, tout comme les homosexuels, qui sont plus qu’en colère, ils sont furieux des propos du pape. Il suffit de relire les derniers articles de Specola et de voir les nouvelles qu’il rapporte sur l’hystérie qui règne ces jours-ci au sein du « collectif » féministe et du « collectif » LGBT.

Dans l’interview, Prevost s’adresse à tous les catholiques et prend soin, à mon avis inutilement, de ne pas offenser, ou du moins de ne pas trop offenser, qui que ce soit. Et le résultat est qu’il agace tout le monde. Mais l’important dans cette affaire est que, en toute logique, il n’y a aucune raison de supposer que cette affirmation implique une opinion du pape sur de futurs changements de doctrine dans des domaines aussi sensibles et délicats.

Quant à nous, nous sommes rassurés de savoir que pendant un certain temps – on estime que le pontificat sera long – il n’y aura pas de changements traumatisants qui mèneraient sûrement au schisme. Comme l’a dit un commentateur à propos de l’article précédent, « nous gagnons du temps ». Et sur ce point, nous, les Argentins, sommes aguerris.

V. Les LGBT

Passons au sujet des LGBT. Je reconnais que j’ai une aversion pour cet acronyme, mais je l’utilise simplement pour des raisons pratiques dans la rédaction d’un article journalistique.

Le pape commence par répondre à la question de la journaliste :

« Il me semble très improbable, en tout cas dans un avenir proche, que la doctrine de l’Église change en ce qui concerne son enseignement sur la sexualité et le mariage ».

C’est très clair, et nous avons déjà expliqué plus haut l’expression confuse « dans un avenir proche ». Et un peu plus loin, il insiste :

« L’enseignement de l’Église restera tel quel, et c’est tout ce que j’ai à dire à ce sujet pour l’instant. Je pense que c’est très important ».

D’autre part, il rappelle la doctrine traditionnelle :

« Les familles ont besoin d’être soutenues, ce qu’on appelle la famille traditionnelle. La famille, c’est le père, la mère et les enfants. Le rôle de la famille dans la société, qui a souffert au cours des dernières décennies, doit être reconnu et renforcé une fois de plus ».

Et il insiste :

« La famille, c’est un homme et une femme engagés dans une union solennelle, bénis par le sacrement du mariage. Mais même en disant cela, je comprends que certaines personnes le prendront mal ».

Il sait que les LGBTQ n’aimeront pas cela, mais il le dit quand même, sans détours.

Ce qui a le plus troublé beaucoup de gens, c’est une autre déclaration sur le sujet :

« Ce que j’essaie de dire, c’est ce que François a dit très clairement lorsqu’il a dit : « tous, tous, tous ». Tout le monde est invité ».

Mais il y a ici une différence fondamentale : alors que François ne posait aucune condition, ses paroles ont donc été comprises comme un accueil inconditionnel frôlant le relativisme, le pape Léon utilise un langage religieux qui inverse le sens des propos de François :

« Mais je n’invite pas une personne parce qu’elle a ou n’a pas une identité spécifique. J’invite une personne parce qu’elle est fils ou fille de Dieu ».

En d’autres termes, on n’entre pas dans l’Église en se définissant comme gay, bisexuel ou trans et en exigeant que tout le monde l’accepte tel qu’il se présente. Nous avons déjà dit à une autre occasion que, selon la doctrine catholique, l’homosexuel en tant que catégorie anthropologique n’existe pas, et c’est tomber dans un piège que d’adopter ce mensonge. Ce qui existe, ce sont des hommes et des femmes qui ont des tentations contraires au sixième commandement avec des personnes du même sexe, tout comme il existe des personnes tentées d’opprimer les pauvres ou de frauder les ouvriers sur leur salaire. Dans tous ces cas, les tentations qui, si elles se concrétisent, constituent des péchés qui crient vengeance au ciel.

Dieu appelle tout le monde à travers son Église sans les étiqueter, mais ces personnes ne doivent pas non plus s’étiqueter elles-mêmes et exiger d’être reconnues et fières de leurs tentations et de leurs péchés énumérés sur l’étiquette. On entre dans l’Église en tant que personne créée et ayant besoin de rédemption. Être enfant de Dieu implique la transformation des catégories séculières dans la recherche de la sainteté. Et c’est ce que dit le pape Léon : « J’invite une personne parce qu’elle est fils ou fille de Dieu », c’est-à-dire parce qu’elle s’est laissée transformer par la grâce et qu’elle est un homme nouveau.

Et pour renforcer cette idée, il n’hésite pas à donner un coup de fouet aux Allemands et aux Belges sans trop de subtilité :

« Dans le nord de l’Europe, ils publient déjà des rituels pour bénir « les personnes qui s’aiment », c’est ainsi qu’ils l’expriment, ce qui va spécifiquement à l’encontre du document approuvé par le pape François, Fiducia Supplicans ».

Il leur dit « Cela ne peut pas se faire », comme un avertissement : « Si vous ne cessez pas de le faire, je l’interdirai ».

Beaucoup y ont vu une confirmation de Fiducia Supplicans.

Je vois plutôt là une manœuvre astucieuse digne d’un canoniste. Il ne leur dit pas que la question des rituels [de bénédiction] est mauvaise en s’appuyant sur le Liber gomorrhianus de saint Pierre Damien [ndt: Le Livre de Gomorrhe, pamphlet du moine bénédiction Pierre Damien (v. 1050), adressé à Léon IX, dénonçant les mœurs corrompues du clergé] ; cela n’aurait eu aucun effet. Il le leur dit en se basant sur un document récent et en vigueur; eux – les Allemands – n’ont pas d’arguments pour continuer à le faire.

VI. La messe traditionnelle

Passons maintenant au dernier sujet : la messe traditionnelle. Le pontife dit:

« Il y a un autre sujet, qui est également controversé, et sur lequel j’ai déjà reçu plusieurs demandes et lettres : la question de savoir comment les gens mentionnent toujours [le retour à] la messe en latin. Eh bien, on peut dire la messe en latin dès maintenant. Si c’est le rite de Vatican II, il n’y a pas de problème. Évidemment, entre la messe tridentine et la messe de Vatican II, la messe de Paul VI, je ne sais pas trop où cela va mener. C’est évidemment très compliqué ».

Dans ce premier paragraphe, soulignons quelques points.

Le premier concerne l’expression « Latin Mass », que les anglophones utilisent habituellement, et à tort, pour désigner la messe traditionnelle. Le pape dit que s’il s’agit simplement de « messe en latin », il peut s’agir de la messe de Paul VI célébrée en latin, « et cela ne poserait aucun problème ».

Le problème est que même dans ce cas, il y a des problèmes. Nous avons récemment mentionné dans ce blog que plusieurs évêques argentins interdisent à leurs fidèles de communier à genoux et, plus encore, interdisent de chanter en latin lors des messes dans leurs paroisses. Chacun peut imaginer le sort qui serait réservé au prêtre qui aurait l’idée de célébrer la messe en latin, même s’il s’agissait d’une messe novus ordo.

Soit le pape n’est pas au courant de ce qui se passe réellement dans une grande partie du monde catholique, soit il essaie de « brouiller les pistes », c’est-à-dire de tourner autour du pot pour éviter le sujet vraiment brûlant.

Mais ce n’est pas ce qu’il fait, car il aborde la question de front :

« Je pense que parfois, l’« abus » de la liturgie de ce que nous appelons la messe de Vatican II n’a pas été utile aux personnes qui recherchaient une expérience plus profonde de la prière, du contact avec le mystère de la foi, qu’elles semblaient trouver dans la célébration de la messe tridentine. Une fois de plus, nous nous sommes polarisés, de sorte que [nous posons cette question] au lieu de pouvoir dire : « Eh bien, si nous célébrons la liturgie de Vatican II de manière appropriée, trouvez-vous vraiment une telle différence entre cette expérience et celle-là ? ».

Je vois ici deux problèmes : les abus de la messe de Vatican II n’ont pas été utiles, mais ont été nuisibles non seulement à un groupe particulier de personnes (celles qui « recherchaient une expérience plus profonde de la prière, du contact avec le mystère de la foi »), mais aussi à tous les catholiques, à la liturgie romaine et à l’Église elle-même. Un abus ne peut jamais être utile à personne et ne doit jamais être admis.

Et il semblerait – et j’insiste sur le conditionnel – que Léon offre une solution : « Célébrons pieusement la messe de Paul VI et nous résoudrons le problème ». Il va sans dire que dans ce domaine, cela ne résout rien. Se pourrait-il que le pape ne parvienne pas à percevoir le cœur du problème et réduise tout ce gâchis à une question de sensibilités pieuses différentes ? C’est probable et cela ne serait pas étonnant.

Un ami très proche et très intelligent était particulièrement furieux de cette affirmation : « Léon XIV ne comprend pas que la liturgie est quelque chose qui a été reçu et qui fait partie de la Tradition et, pour cette raison même, elle ne peut être réformée par un groupe de savants, ni même par un pape».

C’est exactement ce que disait le pape Benoît XVI. Mais le fait est que ce point si important et si sensible n’était pas non plus compris par Paul VI, qui a autorisé cette réforme, ni par Jean-Paul II, qui l’a consolidée, ni par François, qui a établi que c’était la seule voie de la lex orandi.

De plus, j’ose dire, parce que je l’ai entendu, qu’une grande partie des membres de la FSSPX et de la FSSP ne le comprennent pas non plus, pour qui « si la réforme de la messe avait été faite par un pape orthodoxe, ils l’auraient acceptée », tout comme ils ont accepté les réformes de Pie XII et de Jean XXIII. Il me semble donc injuste de demander au pape Léon, formé à la pire théologie des années 70, de clarifier un point que même les plus proches de la Tradition ne maîtrisent pas, et encore moins ses prédécesseurs immédiats.

Et il termine par une bonne nouvelle, voire une très bonne nouvelle :

« Je n’ai pas encore eu l’occasion de m’asseoir avec un groupe de personnes qui défendent le rite tridentin. Une occasion se présentera bientôt, et je suis sûr qu’il y aura des occasions d’en discuter. Mais c’est un sujet dont je pense que nous devons également discuter, peut-être dans le cadre de la synodalité. C’est devenu un sujet tellement polarisé que les gens ne sont souvent pas disposés à s’écouter mutuellement ».

Certains irréductibles l’ont ignoré sans se rendre compte qu’il s’agit d’une nouveauté qui peut changer radicalement la situation dans laquelle nous nous trouvons, nous les défenseurs de la messe traditionnelle. Le pape recourt à la synodalité telle qu’il la comprend : écouter.

Si François a rencontré les supérieurs de la FSSP et de l’Institut Christ-Roi Souverain Prêtre, il ne s’agissait pas de rencontres « synodales », c’est-à-dire de réunions destinées à écouter les arguments de l’autre afin de discuter et de prendre une décision sur un problème concret. La solution avait déjà été prise par lui avec Traditiones custodes, comme Jean-Paul II l’avait fait avec Ecclesia Dei avant de recevoir les nouveaux supérieurs de la FSSP. Je pense que la seule réunion « synodale » d’un pape pour traiter la question de la liturgie traditionnelle a été celle que Paul VI a tenue avec Mgr Marcel Lefebvre le 11 septembre 1976 — il y a près de cinquante ans —, et cette réunion n’a duré que 38 minutes. Comme on pouvait s’y attendre, elle n’a servi à rien.

Concrètement, après 50 ans, un pontife affirme qu’il convoquera une réunion avec ceux qui soutiennent et défendent la liturgie traditionnelle afin de les écouter et de trouver une solution. Les papes précédents consultaient les membres de leur Curie pour prendre leurs décisions ; Léon veut écouter tout le monde. Je ne sais pas comment se déroulera cette réunion ni qui y sera convoqué, mais le simple fait que Léon XIV s’engage publiquement à la convoquer me semble être une nouveauté que nous ne pouvons que saluer.

En fin de compte, dans l’ensemble, je trouve cette interview bonne et prometteuse. Il y aura des questions qui nous plairont moins et d’autres qui ne nous plairont pas du tout, mais cela ne justifie pas l’infamie de dire que le pape Léon est un « François aux bonnes manières ». Il est catholique ; le défunt ne l’était pas.

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