Le 20 septembre dernier, Léon XIV a adressé un message vidéo aux participants à une manifestation caritative organisée dans sa ville natale de Chicago en faveur des malades atteints de SLA (maladie de Charcot). Une terrible maladie, et un beau geste de la part d’un pape qui tient ainsi à prouver que la charité et l’amour du prochain se nourrissent de l’exemple. Mais le message papal intrigue le lecteur attentif par ses références aux fois musulmanes et juives, et dans ce dernier cas, plus spécialement à la Kabbale.
Les explications (savantes) de Giuseppe Nardi.

Même si l’on voulait ignorer, face à la croix des souffrances physiques et morales, l’abondance d’exemples sacrés que l’on trouve dans l’immense catalogue de l’amour du prochain qui caractérise l’histoire bimillénaire de l’Église fondée sur le Golgotha, il resterait à savoir pourquoi il faut chercher des mots dans la maison des « amis musulmans » et des « frères et sœurs juifs ».

Léon XIV et le tikkun olam juif

Termes et malentendus

Giuseppe Nardi
21 octobre 2025
Katholishes.info

Verschiedene Darstellungen des "Baums des Lebens" mit den Sephitoth der Kabbala einer hochmittelalterlichen Richtung der jüdischen Mystik
Différentes représentations de « l’arbre de vie » avec les sephitoth de la kabbale, une tendance du mysticisme juif du haut Moyen Âge.

Un message vidéo de Léon XIV du 20 septembre 2025 à l’occasion de la ALS Walk for Life – Chicago [ALS: Amyotrophic lateral sclerosis – en français: SLA, Sclérose latérale amyotrophique, ou « maladie de Charcot »]  est passé largement inaperçu.

Il s’agissait d’une manifestation de bienfaisance qui réunissait des personnes atteintes de sclérose latérale amyotrophique et leurs familles, avec la participation du secteur des soins infirmiers – une initiative sans aucun doute louable sur le plan naturel. C’est une maladie neurodégénérative grave qui provoque la mort des cellules nerveuses motrices et la perte progressive du contrôle musculaire. Il n’existe pas de traitement curatif à ce jour.

Il s’agit d’un grand événement communautaire annuel avec collecte de fonds pour encourager la recherche sur la guérison de cette maladie.

Face à l’immense souffrance causée par cette maladie, Léon XIV a choisi – entre autres – deux références qui donnent à réfléchir :

Extrait du message vidéo du pape Léon XIV à l’événement caritatif de ALS Walk for Life – Chicago le 20 septembre 2025

« Comme le rapportent nos amis musulmans, le hadith dit que 70.000 anges sont présents lorsque les soignants arrivent le matin. 70.000 autres anges arrivent le soir. Je crois que vous aussi, vous êtes des anges ».

« Nos frères et sœurs juifs nous disent que l’un des grands projets que Dieu a confié à la famille humaine est d’achever et de perfectionner la merveilleuse création qu’il nous a donnée – tikkoun olam ».

Or, même si l’on voulait ignorer, face à la croix des souffrances physiques et morales, l’abondance d’exemples sacrés que l’on trouve dans l’immense catalogue de l’amour du prochain qui caractérise l’histoire bimillénaire de l’Église fondée sur le Golgotha, il resterait à savoir pourquoi il faut chercher des mots dans la maison des « amis musulmans » et des « frères et sœurs juifs ».

Jusqu’à ce point, nous évoluons dans le schéma connu et depuis longtemps familier qui s’est formé depuis la révolution du Concile Vatican II. Mais il y a un autre élément qui mérite une attention particulière : le concept de « tikkun olam ».

Il ne s’agit pas simplement d’une expression qui peut être attribuée au judaïsme en général. Tikkun olam signifie « réparer le monde », « remettre le monde en ordre » et n’a acquis une signification spécifique, parmi d’autres interprétations – on peut déjà en trouver la trace dans la Mishna en tant que concept strictement juridique – que dans le cadre de la Kabbale lurianique de la mystique juive.

La notion de Tikkun olam est résumée comme suit dans l’Encyclopædia Britannica. Il y est dit que le terme a pris une dimension religieuse plus profonde dans le Zohar du 13e siècle, le texte fondamental de la Kabbale :

« Le Zohar mentionne dix séphirot – des émanations divines, dont la plus basse est la shekhinah (ou malkhout), la présence de Dieu dans le monde matériel. Les actions humaines – comme la prière, les mitsvot (bonnes actions) et les fêtes – font descendre la lumière divine à travers les séphirot, unissant le monde terrestre au monde céleste et provoquant une restauration (tikkun) du soi, de la terre et du ciel, tandis que la présence divine imprègne tout. Non seulement le monde social est guéri dans ce processus, mais l’univers entier est « réparé » et rempli de lumière divine ».

Les Séphirots sont disposés dans un arbre (« arbre de vie ») en trois colonnes et dix niveaux. Ils représentent à la fois les principes cosmiques et les forces intérieures de l’âme humaine. La Kabbale est issue du judaïsme, mais au sein du judaïsme, elle est évaluée de manière très différente par les différents courants. La Kabbale est appréciée par les groupes orthodoxes hassidiques et non hassidiques.

Alors que les Séphirots ne jouent aucun rôle dans les grades inférieurs de la franc-maçonnerie, ils apparaissent fréquemment dans les grades supérieurs de toutes les obédiences. Dans l’ensemble, l’occultisme occidental en est fortement imprégné  

Isaac ben Solomon Luria (1534-1572), le fondateur éponyme de l’école kabbalistique lurienne, a donné une profondeur mystique au Tikkun olam. Luria enseignait que lors de l’acte de création, la lumière divine avait brisé certains vases (identifiés aux Séphirot). La lumière fut dispersée dans le monde matériel où elle resta enfermée dans des clipot (enveloppes) et se mêla au mal.
Par des mitsvot, la prière et la contemplation, les hommes pourraient à nouveau élever ces étincelles vers le Divin. Avec un nombre suffisant de tels actes d’élévation, selon Luria, le monde serait guéri – et le Messie pourrait venir.

L’idée centrale est donc que, selon cet enseignement, les étincelles divines initialement libérées doivent être rassemblées et ramenées dans un processus de restauration universel.

Quiconque possède une connaissance, même superficielle, de la pensée liée à la Gnose et à la Kabbale , reconnaîtra rapidement la portée de cette idée. Mais même sans entrer dans des spéculations kabbalistiques, il reste à constater que ce « perfectionnement et cet achèvement » évoqués sont pensés sans le Christ.

En d’autres termes, une « réparation » sans le véritable réparateur, sans le Rédempteur qui est mort sur la croix – sur ordre de ces grands prêtres qui régnaient dans le deuxième Temple juif, détruit avec la fin de l’Ancienne Alliance .

Ce fait devrait être vu à la lumière de ses implications possibles – à savoir non seulement une rédemption sans le vrai Sauveur, mais un messianisme sans le vrai Messie. Une conception juive post-chrétienne qui va à l’encontre de la conception chrétienne.

Cette brève remarque ne permet pas de savoir à quoi Léon XIV faisait concrètement allusion, ni de juger avec certitude de ses intentions – dont on devrait supposer qu’elles sont bienveillantes. Depuis peu, le Tikkun olam est utilisé par le judaïsme libéral pour désigner l' »engagement social » (pour la justice sociale, les droits de l’homme, la protection de l’environnement). Il y a donc plusieurs interprétations possibles, mais cela peut aussi provoquer des malentendus .

Il serait donc souhaitable et conseillé que les hauts dignitaires de l’Église, y compris le pape, traitent peut-être certains termes et concepts non chrétiens avec plus de soin – ou, mieux encore, y renoncent complètement.

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