Magnifica Humanitas, les bonnes questions de Leonardo Lugaresi: une histoire de mots

2 Juin 2026 | Actualités

Voici, en toute simplicité, une première lecture « sans prétention » de la première encyclique de Léon XIV. Sans s’attaquer au contenu sous l’angle purement catholique, LL se concentre sur le langage, confiant la perplexité que lui inspire l’usage de certains mots, en particulier le choix de « magnifica » pour qualifier l’humanité – choix qu’il trouve trop « humaniste ». Et il se demande à quoi rime le titre en latin, alors que la V.O. est en anglais, et qu’il n’y a pour l’heure aucune version en latin (celle-ci étant annoncée pour « après l’été », cf. infovaticana.com), rappelant la tradition, qui veut que les titres des encycliques se contentent d’en reprendre les premiers mots, et n’ont aucune ambition « programmatique ».

« Magnifica humanitas » : détails glanés dans l’encyclique.

Problèmes de mots

Je relève à la volée, « sans prétention », quelques impressions de lecture en marge de l’encyclique de Léon XIV.

Commençons par les détails insignifiants.

A quoi rime le titre en latin

Le titre, tout d’abord : quand je l’ai entendu annoncer, j’ai instinctivement fait la grimace. D’abord parce que j’ai supposé (non sans raison) qu’il s’agissait d’un autre de ces titres factices, apposés en latin comme « ornement ennoblissant » à des textes qui ne sont pas en latin, suivant une coutume, à mon avis très kitsch, qui s’est répandue dans la presse vaticane ces dernières années. D’après le site officiel du Saint-Siège, au moment où j’écris ces lignes (31 mai 2026), il n’existe toujours pas de texte latin de Magnifica humanitas, qui a été rédigé en anglais puis traduit en plusieurs langues, mais pas dans celle d’Augustin.

Pourquoi donc ce latin incongru ? Je sais que le latin serait en théorie encore la langue officielle de l’Église catholique, mais si l’on ne veut pas, si l’on ne peut pas ou si l’on ne sait pas l’utiliser pour rédiger un texte, pourquoi l’exhiber dans le titre ? Simplement parce que « ça fait très magistère » ?

Prenez les titres des encycliques de Benoît XIV, le pape qui, au milieu du XVIIIe siècle, a introduit la coutume de publier ces « circulaires à tous les évêques », puis étendue à tous les fidèles et aujourd’hui au monde entier : Ubi primum, Pro eximia tua, Quamvis paternae, Satis vobis compertum … et ainsi de suite. Vous pouvez toujours essayer de deviner de quoi elles parlent à partir du titre !

En réalité, les titres traditionnels des encycliques, les vrais, font de l’effet et inspirent une certaine déférence, non seulement et pas tant parce qu’ils sont en latin, mais plutôt parce qu’ils ne sont pas des titres au sens moderne, « programmatique », du terme, mais bien les deux ou trois premiers mots du texte lui-même : par conséquent, on ne les comprend pas si l’on ne commence pas à lire l’encyclique.

Pris isolément, ils deviennent comme des formules magiques, incompréhensibles et donc pleines de mystère. Prenez par exemple ceux des encycliques de Benoît XIV, le pape qui, au milieu du XVIIIe siècle, a introduit la coutume de publier ces « circulaires à tous les évêques », puis étendue à tous les fidèles et aujourd’hui au monde entier : Ubi primum, Pro eximia tua, Quamvis paternae, Satis vobis compertum … et ainsi de suite. Vous pouvez toujours essayer de deviner de quoi elles parlent à partir du titre !

Magnifica humanitas est un titre bien plus programmatique ; le risque est donc éventuellement que l’on croie déjà avoir compris de quoi il s’agit ; quant à l’effet ennoblissant, il me semble que c’est un peu comme celui de certains parchemins que des gens achètent et accrochent aux murs de leur maison pour se vanter d’ascendances aristocratiques improbables : assez cringe [argot américain: « embarrassant », « gênant »], comme on dit aujourd’hui. S’ils avaient pris les deux premiers mots du texte anglais, cela aurait donné un très beau Humanity, created.

Humanitas? Magnifica?

Il y a ensuite un autre aspect lexical qui, au début, m’a un peu mis la puce à l’oreille dans ce titre. Je ne suis certes pas un grand latiniste, mais ce terme humanitas, utilisé vraisemblablement dans le sens de genus humanum, m’avait laissé un peu perplexe à première vue ;

Et quant au titre, disons simplement que s’il s’agissait de celui d’un livre, il ne me donnerait pas envie de l’ouvrir et de le lire.

il me semblait mal placé, car j’avais l’impression que ce terme, dans la langue de Cicéron, devait se référer davantage à la « qualité de l’être humain », notamment dans la mesure où elle est cultivée et éduquée (frôlant l’idée de douceur, de courtoisie, de civilisation), qu’à l’ensemble du genre humain qui vit et souffre sur terre, comme nous l’entendons souvent aujourd’hui.

Une rapide consultation du Thesaurus linguae latinae m’a toutefois rassuré, car dans le sens de « genre humain, ensemble de tous les hommes », humanitas est en effet présent dans l’usage chrétien. Il y a par exemple un passage de Jérôme, ep. 55,3, dans lequel, après avoir utilisé l’expression « ut humanitas subiciatur divinitati », l’auteur prend soin de préciser : « Humanitatem in hoc loco dicimus non manusetudinem et clementiam, quam Graeci φιλανθροπἰαν vocant, sed omne hominum genus », précisément parce qu’il se rend compte qu’il s’éloigne de l’usage courant du terme. Bon, d’accord : qui se soucie que Cicéron aurait peut-être eu quelque chose à redire.

Il n’en reste pas moins que, parmi tous les adjectifs qui pourraient me venir à l’esprit pour qualifier l’humanité, « magnifique » n’en fait tout simplement pas partie, et je ne peux m’empêcher d’y percevoir un enthousiasme humaniste qui m’est étranger.

À bien y réfléchir, «magnifique» est un adjectif que je n’utilise en général presque jamais, qu’il s’agisse des choses ou des personnes de ce monde, peut-être parce que j’ai instinctivement tendance à l’associer à la sphère de la Herrlichkeit [gloire] divine. Et quant au titre, disons simplement que s’il s’agissait de celui d’un livre, il ne me donnerait pas envie de l’ouvrir et de le lire. Mais cela, comme je l’ai dit, n’est qu’une bagatelle.

Intelligence?: vraiment?

Toujours dans le domaine des mots, il y a en revanche une suggestion qui m’est venue indirectement de ce que le pape affirme au n° 99 de l’encyclique : «Il n’est pas possible de donner une définition univoque et complète de l’IA. Ce que nous pouvons affirmer, c’est qu’il faut éviter l’équivoque consistant à assimiler cette « intelligence » à celle de l’homme». Très bien, cela me semble très sage. Pourquoi alors ne décidons-nous pas de cesser tout court d’utiliser une expression aussi équivoque – et, si je comprends bien, si peu fondée sur le plan épistémologique – que « intelligence artificielle » ?

Quand j’étais enfant, les ordinateurs de l’époque – qui étaient d’énormes caissons avec tout un attirail de valves, de bobines qui tournaient, de voyants qui s’allumaient et s’éteignaient, de cartes perforées et tout le reste, parmi lesquels s’affairaient de sérieux apprentis sorciers en blouse blanche ; le tout pour produire, en un temps infini, des résultats qui nous sembleraient aujourd’hui d’une banalité déconcertante – eh bien, ces engins-là étaient appelés, par les journaux, la télévision et les gens, « cerveaux électroniques », une appellation, courante à l’époque et aujourd’hui totalement disparue, qui, par son primitivisme enfantin, nous fait sourire et nous met en même temps dans l’embarras.

Comme nous étions stupides…

Eh bien, ce que j’affirme de manière provocante, c’est que nous n’avons pas beaucoup changé depuis, étant donné que nous appelons « intelligence artificielle » ce que – si nous avions un peu plus de respect pour nous-mêmes – nous pourrions, avec un élégant euphémisme, appeler, je ne sais pas, « traitements statistiques avancés » ou « systèmes d’apprentissage automatique » (c’est ChatGPT qui me les a suggérées [!!!]), ou d’une autre manière qui permette de garder les distances qui s’imposent.

En substance, cela ne changerait rien ? Je l’admets, mais les apparences comptent aussi et « se maintenir », surtout quand on est en déclin, a son importance. Noblesse oblige. Il existe un rang, un « privilège » humain auquel nous ne sommes pas autorisés à renoncer, ni vis-à-vis de notre chien, ni vis-à-vis d’un automate.

Une encyclique rédigée par l’IA?

Troisième et dernière bagatelle. Je vois que sur Internet, nombreux sont ceux qui affirment, plus ou moins scandalisés, que divers « modèles d’analyse statistique avancée » (si vous voyez ce que je veux dire) auraient démontré que même l’encyclique papale elle-même aurait été rédigée, en grande partie, « à la machine » (toujours si vous voyez ce que je veux dire), créant ainsi un curieux paradoxe, amusant pour certains et tragique pour d’autres.

Par incompétence manifeste, je ne me prononcerai pas sur le fond de la question, mais je ne peux m’empêcher de réagir avec stupéfaction : si c’est vrai, à quoi cela servait-il ? Il me semble qu’une encyclique est une chose que l’on peut très bien faire « à la main », comme on l’a toujours fait. Pourquoi faudrait-il la faire « à la machine » ? Voilà, il me semble qu’un aspect intéressant de la question se révèle ici : ce qui déconcerte, dans l’avènement des nouveaux « systèmes cognitifs artificiels », ce n’est pas leur énorme potentiel, mais la rapidité et l’étendue de leur utilisation dans tous les domaines possibles et imaginables, ainsi que leur diffusion omniprésente, même pour faire des choses que l’on pourrait très bien continuer à faire comme on les a toujours faites. C’est comme si, une fois les voitures inventées, tout le monde avait cessé de marcher, même pour aller de la cuisine à la chambre. Cela pose un problème, mais de notre côté, pas de celui des systèmes automatiques.

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