Se laisser guider par l’Esprit de Vérité et non par « l’esprit du temps »: un appel urgent à replacer Dieu au centre, loin des polémiques contingentes et des querelles de chapelle.
Un prêtre et théologien, don Gabriele Russo, dans une tribune publiée par Sabino Piaciolla sur son blog analyse le discours historique prononcé en 1988 par le préfet de la CDF d’alors [cf. Le cardinal Ratzinger et la question lefebvriste].
À une époque où tout semble se réduire à des camps opposés, Ratzinger continue d’enseigner que la véritable fidélité à l’Église ne consiste ni à préserver le passé avec nostalgie, ni à courir sans discernement après chaque nouveauté, mais à rester fermement enraciné dans la seule Tradition vivante, dont le cœur battant est toujours et uniquement Jésus-Christ.
Giuseppe RusSo
Au fond, toute son œuvre peut être lue comme une invitation inlassable à se laisser guider non pas par « l’esprit du temps », mais par l’Esprit de vérité, dans la conviction que seule une foi enracinée dans le Christ peut véritablement parler à l’homme contemporain.
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Joseph Ratzinger : La force de la vérité et l’équilibre de la tradition.
Une réflexion à partir du discours à la Conférence épiscopale chilienne (1988)
Giuseppe Russo (*)
Lire aujourd’hui le discours prononcé par le cardinal Joseph Ratzinger devant la Conférence épiscopale chilienne le 13 juillet 1988 [cf. Le cardinal Ratzinger et la question lefebvriste] c’est se confronter à un texte qui, bien qu’issu d’un contexte historique précis – celui de la crise provoquée par le schisme de Mgr Marcel Lefebvre –, dépasse de loin la contingence des événements.
Ce texte constitue une véritable leçon de méthode théologique et ecclésiale, dans laquelle se dessinent certaines des caractéristiques les plus authentiques de la pensée de celui qui deviendra le pape Benoît XVI.
Ce qui frappe immédiatement, ce n’est pas tant la force de ses conclusions que la manière dont il y parvient. Ratzinger ne raisonne jamais par slogans, il ne construit pas d’oppositions idéologiques et ne recherche pas de consensus faciles. Sa pensée avance avec patience, en distinguant, en précisant et en clarifiant. C’est la méthode du grand théologien, conscient que la vérité n’a pas besoin d’être imposée par la force, mais seulement montrée dans sa beauté intrinsèque.
C’est pourquoi qualifier Ratzinger simplement de « conservateur » revient à ne pas saisir la profondeur de sa pensée. Il ne défend pas le passé en tant que passé, ni n’accueille la nouveauté en tant que nouveauté. Son critère n’est pas chronologique, mais théologique : tout doit être évalué à la lumière de la continuité de la foi apostolique.
Le cas Lefebvre représente, dans le discours de 1988, un exemple particulièrement éloquent de cette méthode. Ratzinger ne laisse aucun doute quant à la gravité de la rupture de la communion ecclésiale : le schisme est un fait douloureux et objectivement inacceptable. Cependant, alors même qu’il aurait été plus simple de se limiter à une condamnation, il surprend le lecteur par une attitude profondément évangélique.
Au lieu de s’arrêter à l’erreur de l’autre, il tourne immédiatement son regard vers l’Église elle-même. La question n’est pas seulement : « Où Lefebvre s’est-il trompé ? », mais surtout : « Quelles responsabilités pastorales avons-nous eues pour que tant de fidèles aient trouvé en lui un guide ? ».
C’est peut-être l’un des passages les plus marquants du document. Tout en réaffirmant l’illégitimité de la position lefebvrienne, Ratzinger reconnaît qu’un schisme ne naît jamais de rien. Toute fracture ecclésiale trouve un terrain fertile lorsque certaines valeurs authentiquement chrétiennes cessent d’être vécues comme il se doit au sein de la communauté ecclésiale. Il ne s’agit pas de justifier le schisme, mais de reconnaître que la sainteté de l’Église exige en permanence un sérieux examen de conscience. C’est là l’attitude qui distingue le véritable théologien du simple polémiste : le premier recherche la vérité, le second se contente de défendre une position.
Un deuxième élément ressort avec force dans le texte : la question liturgique. Les pages consacrées à la liturgie comptent encore aujourd’hui parmi les plus percutantes de la période postconciliaire. Ratzinger identifie dans la perte du sens du sacré l’une des principales causes du malaise de nombreux fidèles, en évitant soigneusement toute nostalgie archéologique. Il ne propose pas un retour sentimental au passé. Ce qu’il défend est quelque chose d’infiniment plus profond : le caractère théologal de la liturgie.
Lorsqu’il affirme que la liturgie n’est ni un spectacle, ni un moment de divertissement, et qu’elle ne dépend pas de l’imagination du célébrant, il n’exprime pas une simple préférence esthétique. Il rappelle plutôt sa nature la plus authentique : la liturgie est le lieu où le Dieu trois fois saint rend présent le mystère pascal du Christ. Elle ne naît pas de l’initiative de l’homme, mais de l’action de Dieu dans l’Église ; l’homme y entre en se laissant entraîner dans le mystère qui le précède et le dépasse.
Cette perspective constitue probablement l’une des contributions les plus importantes que Ratzinger ait apportées à la théologie contemporaine. L’homme moderne a sans cesse tendance à se placer au centre ; la liturgie, en revanche, en décentrant l’homme, replace Dieu au centre. Et c’est précisément ce décentrement qui redonne à l’homme sa dignité authentique.
Parallèlement à la réflexion liturgique, émerge le thème qui traversera toute la production théologique ultérieure de Benoît XVI : la relation entre le Concile Vatican II et la Tradition.
C’est là que son équilibre apparaît vraiment extraordinaire. D’un côté, il rejette catégoriquement l’interprétation lefebvriste, qui finit par opposer le Concile à l’Église antérieure. De l’autre, il critique avec tout autant de fermeté ceux qui ont présenté Vatican II comme une sorte de nouveau départ absolu, presque comme si l’Église était née à nouveau en 1965.
C’est dans cette double critique que se dessine l’un des noyaux les plus féconds de sa pensée. Le Concile n’interrompt pas la Tradition et la Tradition n’empêche pas le Concile. Tous deux appartiennent à l’unique histoire de la foi de l’Église. Ce qu’il appellera des années plus tard « l’herméneutique de la réforme dans la continuité » est déjà pleinement présent dans ces pages et constitue l’une des clés d’interprétation les plus importantes du catholicisme contemporain.
Ce que j’admire le plus dans la pensée de Ratzinger, c’est précisément cet équilibre. Un équilibre qui ne naît pas de la recherche du compromis, mais de la recherche de la vérité. Sa théologie possède en effet une qualité rare : elle n’élimine pas les tensions, mais les ordonne.
Foi et raison. Écriture et Tradition. Liturgie et vie. Autorité et liberté. Vérité et charité.
Pour beaucoup, ces termes représentent des oppositions ; pour Ratzinger, ils constituent au contraire des polarités qui trouvent leur harmonie dans le mystère du Christ.
Et c’est peut-être là le secret le plus profond de son œuvre. Le Christ n’est pas simplement l’un des thèmes de sa réflexion, mais le principe unificateur de tout l’édifice théologique. Tout prend son sens à partir de Lui : l’Église, la liturgie, la Tradition, le Magistère et même la raison humaine trouvent en Christ leur critère ultime et leur pleine vérité.
C’est pourquoi sa théologie n’apparaît jamais abstraite. Bien qu’elle soit d’un très haut niveau spéculatif, elle conserve toujours une âme profondément spirituelle. Derrière chaque page, on perçoit le croyant ; derrière chaque argumentation, on entrevoit l’homme de prière. C’est probablement cette unité entre l’intelligence théologique et la vie spirituelle qui a fait de Joseph Ratzinger l’un des plus grands théologiens de notre temps.
Lire aujourd’hui ses écrits, c’est avant tout apprendre une méthode théologique : la primauté de l’écoute, le discernement de la vérité et la fidélité à la Tradition vivante de l’Église. À une époque où tout semble se réduire à des camps opposés, Ratzinger continue d’enseigner que la véritable fidélité à l’Église ne consiste ni à préserver le passé avec nostalgie, ni à courir sans discernement après chaque nouveauté, mais à rester fermement enraciné dans la seule Tradition vivante, dont le cœur battant est toujours et uniquement Jésus-Christ.
Au fond, toute son œuvre peut être lue comme une invitation inlassable à se laisser guider non pas par « l’esprit du temps », mais par l’Esprit de vérité, dans la conviction que seule une foi enracinée dans le Christ peut véritablement parler à l’homme contemporain.
Et c’est précisément là, à mon avis, son héritage le plus précieux : ne pas avoir construit une école théologique fermée, mais avoir indiqué une voie, celle d’une raison éclairée par la foi, d’une foi capable de penser et d’une Église qui, tout en cheminant dans l’histoire, ne cesse jamais de se reconnaître comme disciple du seul Maître.
(*) Giuseppe Russo est prêtre, philosophe et théologien.




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