Le cardinal Ratzinger et la question lefebvriste

7 Juil 2026 | Benoît XVI

En 1988, face au schisme lefebvriste, le cardinal prononçait devant la Conférence des évêques du Chili cet important discours, qui n’a pas perdu une once de sa pertinence, au point qu’on pourrait dire qu’il vient d’être écrit (*). Le discours est repris aujourd’hui en italien sur le blog de Sabino Piaciolla (une autre version de la traduction – en français – du texte original avait été publiée par La Porte Latine dès le 13 juillet 1988)

Sans rejeter les traditionalistes, le préfet de Jean-Paul II Invite l’Église à une introspection lucide, pointant du doigt les dérives de l’Eglise post-conciliaire qui pourraient justifier l’acte de schisme: perte du sens du sacré, notamment dans la liturgie, perception de rupture avec la Tradition, et relativisme qui dilue la vérité unique de la foi.

Il est malheureusement hasardeux d’affirmer que son appel prophétique à l’examen de conscience avait été entendu par l’Eglise, et le pontificat de Bergoglio, dont l’actuel n’est que le prolongement, a conduit fatalement à la situation d’aujourd’hui.

Après le Concile, de nombreux prêtres ont délibérément élevé la « désacralisation » au rang de programme, en prétendant que le Nouveau Testament avait aboli le culte du temple : le voile du temple qui s’est déchiré de haut en bas au moment de la mort du Christ sur la croix est, selon certains, le signe de la fin du sacré.

Inspirés par ces raisonnements, ils ont mis de côté les vêtements liturgiques ; ils ont dépouillé les églises autant qu’ils l’ont pu de cette splendeur qui élève l’esprit vers le sacré ; et ils ont ramené la liturgie au langage et aux gestes de la vie quotidienne, par le biais de salutations, de signes courants d’amitié et d’autres choses similaires.
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Nous devons retrouver la dimension du sacré dans la liturgie. La liturgie n’est pas une fête ; ce n’est pas un rassemblement dont le but est de passer des moments sereins. Peu importe que le curé se creuse la tête pour trouver je ne sais quelles idées ou nouveautés pleines d’imagination. La liturgie est ce qui fait que le Dieu trois fois saint est présent parmi nous (…) En d’autres termes, l’essentiel dans la liturgie, c’est le mystère, qui se réalise dans la ritualité commune de l’Église ; tout le reste le minimise.

Discours du cardinal Ratzinger à la Conférence épiscopale chilienne 
13 juillet 1988

Au cours des derniers mois, nous avons beaucoup travaillé sur l’affaire Lefebvre, avec la sincère intention de créer pour son mouvement un espace au sein de l’Église, un espace qui aurait été suffisant pour lui permettre de perdurer.

Le Saint-Siège a été critiqué à ce sujet. On lui reproche de ne pas avoir défendu le Concile Vatican II avec suffisamment de vigueur ; de s’être montré très sévère envers les mouvements progressistes, tout en faisant preuve d’une sympathie exagérée à l’égard de la révolte traditionaliste.

Le déroulement des événements suffit à réfuter ces affirmations.

L’accusation de rigorisme du Vatican face aux dérives des progressistes, présentée sous un angle mythique, s’est avérée n’être qu’un discours creux. Jusqu’à présent, en effet, seules des mises en garde ont été publiées ; en aucun cas il n’y a eu de sanctions canoniques rigoureuses au sens strict.

Et le fait que, lorsque la situation s’est détériorée, Lefebvre soit revenu sur un accord qui avait déjà été signé, indique que le Saint-Siège, s’il a fait des concessions vraiment généreuses, ne lui a pas accordé cette liberté totale qu’il souhaitait. Lefebvre a constaté que, dans la partie fondamentale de l’accord, il était tenu d’accepter Vatican II et les déclarations du Magistère postconciliaire, conformément à l’autorité propre à chaque document.

Il y a une contradiction flagrante dans le fait que ce sont précisément ceux qui n’ont manqué aucune occasion de faire savoir au monde entier qu’ils désobéissaient au Pape et aux déclarations magistérielles de ces vingt dernières années qui estiment avoir le droit de juger que cette attitude est trop modérée et qui auraient souhaité que l’on insiste davantage sur une obéissance absolue à Vatican II.

De même, ces derniers affirment que le Vatican a accordé à Lefebvre le droit de dissidence, droit qui a été obstinément refusé aux partisans d’une tendance progressiste. En réalité, le seul point qui est affirmé dans l’accord, conformément à Lumen Gentium (§25), il est clair que tous les documents du Concile n’ont pas la même autorité. Par ailleurs, il a été explicitement indiqué, dans le texte qui a été signé, que les polémiques publiques doivent être évitées et qu’une attitude de respect positif envers les décisions officielles et les déclarations est requise. Il a en outre été convenu que la Fraternité Saint-Pie X puisse présenter au Saint-Siège – qui se réserve le droit exclusif de décision – ses difficultés particulières concernant les interprétations des réformes juridiques et liturgiques.

Tout cela montre que, dans ce dialogue difficile, Rome a clairement su allier la générosité, sur tout ce qui est négociable, à la fermeté sur ce qui est indispensable.

L’explication donnée par Mgr Lefebvre pour justifier sa rétractation de l’accord est révélatrice. Il a déclaré avoir finalement compris que l’accord qu’il avait signé ne visait qu’à intégrer sa fondation « dans l’Église conciliaire ». L’Église catholique en union avec le pape est, selon lui, « l’Église conciliaire », qui a rompu avec son passé. Il semble en effet qu’il ne parvienne plus à voir qu’il s’agit ici de l’Église catholique dans la totalité de sa Tradition et que Vatican II en fait partie.

Il ne fait aucun doute que le problème soulevé par Lefebvre ne s’est pas achevé avec la rupture du 30 juin. Il serait trop facile de se réfugier dans une sorte de triomphalisme et de penser que cette difficulté a cessé d’exister dès l’instant où le mouvement dirigé par Lefebvre s’est séparé de l’Église par une rupture formelle. Un chrétien ne peut jamais, ou ne devrait jamais, se réjouir d’une rupture. Même s’il est absolument certain que la faute ne peut être imputée au Saint-Siège, il est de notre devoir de faire notre examen de conscience, tant sur les erreurs que nous avons commises que sur celles que, même aujourd’hui, nous continuons de commettre.

Les critères selon lesquels nous jugeons le passé dans le décret de Vatican II sur l’œcuménisme doivent être utilisés – comme il est logique – pour juger également le présent. L’une des découvertes fondamentales de la théologie de l’œcuménisme est que les schismes ne peuvent se produire que lorsque certaines vérités et certaines valeurs de la foi chrétienne ne sont plus vécues ni aimées au sein de l’Église. La vérité qui est marginalisée devient autonome, se détache de l’ensemble de la structure ecclésiale, et c’est alors qu’un nouveau mouvement se forme autour d’elle.

Nous devons réfléchir à ce fait : un très grand nombre de catholiques, loin du cercle restreint de la fraternité de Lefebvre, considèrent cet homme comme un guide, en quelque sorte, ou du moins comme un allié utile. Il ne faut pas tout attribuer à des motifs politiques, à la nostalgie ou à des facteurs culturels d’importance secondaire.

Ces causes ne suffisent pas à expliquer l’attrait que ressentent également les jeunes, et en particulier les jeunes, qui viennent de nombreux pays très différents et qui sont plongés dans des réalités politiques et culturelles totalement distinctes.

Certes, elles reflètent ce qui est, à tous égards, une vision limitée et partielle ; mais il ne fait aucun doute qu’un phénomène de cette ampleur serait inconcevable s’il n’y avait pas ici à l’œuvre des valeurs qui, en général, ne trouvent pas suffisamment de possibilités de s’épanouir au sein de l’Église d’aujourd’hui.

Pour toutes ces raisons, nous devons avant tout considérer toute cette affaire comme l’occasion de faire un examen de conscience.

Nous ne devrions pas avoir peur de nous poser nous-mêmes des questions fondamentales sur les défauts de la vie pastorale de l’Église, qui ressortent de ces faits. Ainsi, nous devrions pouvoir offrir une place au sein de l’Église à ceux qui la recherchent et la réclament, et parvenir à éliminer toute cause de schisme. Nous pouvons rendre ce schisme sans fondement en renouvelant les réalités internes de l’Église.

Il y a, je pense, trois points qu’il est important de prendre en compte.

1 . S’il existe de nombreuses raisons qui pourraient pousser un très grand nombre de personnes à chercher refuge dans la liturgie traditionnelle, la principale est qu’elles y trouvent la dignité du sacré préservée. Après le Concile, de nombreux prêtres ont délibérément élevé la « désacralisation » au rang de programme, en prétendant que le Nouveau Testament avait aboli le culte du temple : le voile du temple qui s’est déchiré de haut en bas au moment de la mort du Christ sur la croix est, selon certains, le signe de la fin du sacré. La mort de Jésus, hors des murs de la ville, c’est-à-dire hors du monde public, est désormais la véritable religion. La religion, si elle veut exister pleinement, doit trouver son sens dans la non-sacralité de la vie quotidienne, dans l’amour qui est vécu.

Inspirés par ces raisonnements, ils ont mis de côté les vêtements liturgiques ; ils ont dépouillé les églises autant qu’ils l’ont pu de cette splendeur qui élève l’esprit vers le sacré ; et ils ont ramené la liturgie au langage et aux gestes de la vie quotidienne, par le biais de salutations, de signes courants d’amitié et d’autres choses similaires.

Il ne fait aucun doute qu’avec ces théories et ces pratiques, ils ont complètement méconnu le lien authentique entre l’Ancien et le Nouveau Testament : on a oublié que ce monde n’est pas le royaume de Dieu et que « le Saint de Dieu » (Jn 6, 69) continue d’exister en contradiction avec ce monde ; que nous avons besoin d’une purification avant de nous approcher de lui ; que le profane, même après la mort et la résurrection de Jésus, n’a pas réussi à se transformer en « saint ». Le Ressuscité est apparu, mais à ceux dont le cœur était bien disposé envers Lui, envers le Saint ; il ne s’est pas manifesté à tous.

C’est ainsi qu’un nouvel espace s’est ouvert pour la religion à laquelle nous devons désormais tous nous soumettre ; cette religion qui consiste à nous rapprocher de la famille du Ressuscité, aux pieds duquel les femmes se prosternaient et l’adoraient.

Je n’ai pas l’intention pour l’instant d’approfondir cet aspect ; je me contenterai de résumer ma conclusion ainsi : Nous devons retrouver la dimension du sacré dans la liturgie. La liturgie n’est pas une fête ; ce n’est pas un rassemblement dont le but est de passer des moments sereins. Peu importe que le curé se creuse la tête pour trouver je ne sais quelles idées ou nouveautés pleines d’imagination. La liturgie est ce qui fait que le Dieu trois fois saint est présent parmi nous ; c’est le buisson ardent ; c’est l’alliance de Dieu avec l’homme en Jésus-Christ, qui est mort et qui est revenu à la vie. La grandeur de la liturgie ne réside pas dans le fait qu’elle offre un divertissement intéressant, mais dans le fait de rendre tangible le Tout Autre, que nous ne sommes pas capables d’évoquer [par nous-mêmes]. Il vient parce qu’il le veut. En d’autres termes, l’essentiel dans la liturgie, c’est le mystère, qui se réalise dans la ritualité commune de l’Église ; tout le reste le minimise.

2 . Outre les questions liturgiques, les points centraux du conflit sont actuellement la prise de position de Lefebvre contre le décret traitant de la liberté religieuse et contre ce qu’on appelle « l’esprit d’Assise ». C’est là que Lefebvre trace la ligne de démarcation entre sa position et celle de l’Église catholique. Il n’y a pas grand-chose à dire : ce qu’il avance sur ces points est inacceptable.

Nous ne voulons pas ici nous attarder sur ses erreurs, mais plutôt nous demander où réside le manque de clarté en nous-mêmes.

Pour Lefebvre, l’enjeu est la lutte contre le libéralisme idéologique, contre la relativisation de la vérité. Nous ne sommes évidemment pas d’accord avec lui sur le fait que – compris selon les intentions du Pape – le texte du Concile ou la prière d’Assise conduisent au relativisme.

Il est nécessaire de défendre le Concile Vatican II face à Mgr Lefebvre, en le présentant comme valable et contraignant pour l’Église. Il existe assurément une mentalité étroite qui ne tient compte que de Vatican II et qui a provoqué cette opposition. De nombreuses présentations de ce concile donnent l’impression que, depuis Vatican II, tout a changé et que ce qui l’a précédé n’a aucune valeur ou, au mieux, n’a de valeur qu’à la lumière de Vatican II. Le Concile Vatican II n’a pas été considéré comme faisant partie intégrante de la tradition vivante de l’Église, mais comme la fin de la Tradition, un nouveau départ à partir de zéro.

La vérité, c’est que ledit concile n’a en aucun cas établi de dogme et a délibérément choisi de rester à un niveau modeste, en tant que simple concile pastoral ; mais beaucoup le traitent comme s’il s’était transformé en une sorte de super-dogme qui relègue tout le reste au second plan.

Cette idée est renforcée par les événements actuels. Ce qui était auparavant considéré comme le plus sacré – la forme sous laquelle la liturgie était transmise – apparaît soudain comme la chose la plus interdite de toutes, la seule qui puisse être interdite en toute impunité. On ne supporte pas que l’on critique les décisions prises par le Concile ; en revanche, si certains remettent en cause les anciennes règles, voire les vérités fondamentales de la foi – par exemple, la virginité corporelle de Marie, la résurrection corporelle de Jésus, l’immortalité de l’âme, etc. –, personne ne proteste, ou alors seulement avec la plus grande modération.

Pour ma part, lorsque j’étais professeur, j’ai pu constater que le même évêque qui, avant le Concile, avait licencié un enseignant pourtant irréprochable, en raison d’une certaine rudesse dans ses propos, n’a pas été en mesure, après le Concile, de renvoyer un professeur qui niait ouvertement des vérités de foi certaines et fondamentales.

Tout cela amène beaucoup de gens à se demander si l’Église d’aujourd’hui est vraiment la même qu’hier, ou si on l’a remplacée par autre chose sans en informer les fidèles. La seule façon de rendre le concile Vatican II crédible est de le présenter tel qu’il est : une partie de la tradition ininterrompue et unique de l’Église et de sa foi.

3 Il ne fait aucun doute que, dans les mouvements spirituels de l’ère postconciliaire, la question de la vérité a souvent été négligée, voire occultée : c’est peut-être là que se pose le problème aujourd’hui crucial pour la théologie et pour le travail pastoral. La vérité est considérée comme une prétention trop élevée, un triomphalisme qui ne peut absolument pas encore être toléré.

On voit clairement cette attitude dans la crise qui touche la pratique et l’idéal missionnaires. Si nous ne faisons pas de la vérité un élément central de l’annonce de notre foi et si cette vérité n’est plus essentielle au salut de l’homme, alors les missions perdent tout leur sens. En effet, la conclusion a été tirée, et elle l’a été aujourd’hui, qu’à l’avenir, nous devrons simplement veiller à ce que les chrétiens soient de bons chrétiens, les musulmans de bons musulmans, les hindous de bons hindous, et ainsi de suite. Et si nous en arrivons à ces conclusions, comment savoir quand quelqu’un est « un bon » chrétien ou « un bon » musulman ?

L’idée selon laquelle toutes les religions ne sont – si on les prend au sérieux – que les symboles de ce qui est finalement incompréhensible gagne rapidement du terrain en théologie et a déjà pénétré la pratique liturgique. Lorsque les choses en arrivent là, la foi est laissée de côté, car la foi consiste en réalité à se fier à la vérité telle qu’elle est connue.

Il y a donc, en la matière, toutes les raisons de revenir sur le droit chemin. Si nous parvenons une fois encore à mettre en lumière et à vivre pleinement la religion catholique sur ces points, nous pouvons espérer que le schisme de Lefebvre ne durera pas longtemps.

Cardinal Joseph Ratzinger

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