Andrea Gagliarducci était présent, et selon lui, le rassemblement organisé d’en-haut par les cardinaux a transformé la Place Saint-Pierre en « non-lieu » (selon le concept inventé par un sociologue français), c’est–à-dire un lieu de passage, où l’on se croise, et qui n’est « ni identitaire, ni relationnel, ni historique ». Bref qui n’a ni chair ni âme.
La prière pour un pape mourant est de tout temps un moment-clé de la vie des fidèles, et ici, on pense spontanément au prières pour Jean-Paul II, en 2005 (le cas de Benoît XVI est évidemment différent, mais on peut comparer avec les longues files de fidèles anonymes venus se recueillir devant sa dépouille contre toutes les difficultés et les obstacles placées par les autorités bergogliennes).
La comparaison est impitoyable: François a déserté l’appartement papal pour une auberge, et ce faisant, il a coupé le lien ombilical avec les fidèles:
Les veillées de prière autour de Jean-Paul II étaient spontanées. Il n’y a pas eu de convocation de cardinal, il n’y a pas eu de Curie romaine préposée à la prière. Les gens ont prié, volontairement. Les gens ont prié en regardant le pape qui allait mourir, avec amour et avec confiance dans l’Église.
Le Rosaire du Pape et quelques réflexions sur l’Eglise
Andrea Gagliarducci
Vatican Reporting
25 février 2025

En 1992, l’anthropologue français Marc Augé [1935-2023] a forgé la notion de « Non-lieu » dans un bref livre [Non-lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité] qui constitue une référence pour tous ceux qui étudient l’anthropologie ou la sociologie aujourd’hui. Le Non-lieu est un lieu qui n’est ni identitaire, ni relationnel, ni historique. Un aéroport, par exemple, est un Non-lieu, parce que l’aéroport est un lieu de passage, où l’on ne construit pas d’identité, où l’on se croise rapidement, où l’on consomme, puis où l’on retourne à sa propre vie.
Ce concept m’est revenu à l’esprit tandis que je suivais le chapelet sur la place Saint-Pierre pour la santé du pape François, le soir du 24 février.
Avant d’aller plus loin, je voudrais dire qu’un chapelet pour la santé du pape est toujours une opération méritoire, que nous avons toujours prié pour un pape malade, que l’initiative du cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État du Vatican, était certainement louable. Ma réflexion, cependant, est un point de vue, une observation faite presque par le trou de la serrure, qui a toutes les limites d’une observation partielle.
Revenons à notre propos: quand j’ai participé au Rosaire sur la place Saint-Pierre, mes pensées se sont automatiquement tournées vers cette même place, dans les heures qui ont précédé la mort de Jean-Paul II. Aujourd’hui comme hier, on priait pour la santé du Pape. Aujourd’hui comme hier, on accompagnait le Pape dans une situation de santé difficile.
Mais si tout se ressemble dans la forme, les différences sont substantielles. Les veillées de prière autour de Jean-Paul II étaient spontanées. Il n’y a pas eu de convocation de cardinal, il n’y a pas eu de Curie romaine préposée à la prière. Les gens ont prié, volontairement. Les gens ont prié en regardant le pape qui allait mourir, avec amour et avec confiance dans l’Église.
Ce mouvement spontané d’amour s’explique aussi par le fait que Jean-Paul II avait établi un lien particulier avec la ville et la Place. Et cela venait du fait que l’appartement papal était là, dans le Palais apostolique, visible par tous. Tout le monde savait que lorsque la lumière était allumée, le pape était réveillé, et que lorsqu’elle était éteinte, il était probablement endormi. Tout le monde essayait de savoir combien de temps le pape travaillait. Ces fenêtres donnant sur la place Saint-Pierre, dont l’une est d’ailleurs la fenêtre de l’Angélus dominical du pape, étaient le contact du pape avec la ville, avec le monde qui l’entourait. Les jeunes étaient là, leurs prières pouvaient être entendues par le Pape.
Cette reconnaissance identitaire, cependant, ne peut pas être présente avec le Pape François. Paradoxalement, le pape François a décidé de ne pas vivre dans le palais apostolique pour des « raisons psychiatriques », préférant un hôtel, en fait un Non-lieu lui aussi, où il ne se sent jamais seul. Pourtant, ce faisant, il s’est isolé de son peuple. Le pape François aime se dire évêque de Rome, et ce depuis le début de son pontificat. Pourtant, en s’éloignant du Palais apostolique, en se cachant de la vue des Romains, il a coupé le cordon ombilical du pape avec Rome.
Et c’est là que la place, pour moi, est devenue un Non-lieu. Prier pour le Pape est normal, mais ce qui frappe, c’est qu’il faille convoquer tous les cardinaux présents à Rome pour garantir une participation et aussi une fidélité. Ainsi, la place Saint-Pierre a été dépouillée de toute identité. Il y avait des cardinaux, des membres de la Curie, et puis des monades [unités élémentaires], qui venaient parfois par curiosité, parfois parce qu’ils étaient vraiment inquiets pour la santé du pape, parfois simplement pour participer à quelque chose. Mais c’étaient des monades, car ce n’était pas un mouvement populaire, spontané, humain, ni même une communauté, ce qui est le sens du mot Église.
C’était un Rosaire dirigé par un cardinal, et le cardinal était seul devant l’Icône, tandis que les autres étaient encore plus latéraux. Il y avait le cardinal, mais le sens d’Église semblait perdu. Il y avait un chef, mais il manquait la communauté.
C’est un peu ce qui s’est passé lorsque le pape François a voulu la statio orbis pendant la pandémie, donnant au monde l’image plastique de lui marchant seul sur le parvis de la place Saint-Pierre. C’était un pape qui prenait sur lui la souffrance du monde. Mais il y avait le pape, pas l’Église.
Mais si tout l’aspect personnalité se perd, alors on perd le sens même de collectivité que donne l’Église. Un sens qu’on ne peut pas inventer. Aujourd’hui, les gens prient pour le pape malade, mais en réalité, ils n’accompagnent pas le pape François dans son agonie. François n’est pas une lumière qui s’éteint lentement. François est une lumière qui reste allumée et qui risque de s’éteindre à chaque secousse. Il y a des crises respiratoires, puis des périodes fastes, et enfin de nouvelles crises.
Une crise, tôt ou tard, peut être fatale. Mais ce tableau clinique ne conduit pas à l’idée d’une longue agonie, mais plutôt à celle d’une mort soudaine et brutale. Tout le monde s’attend à une telle éventualité, mais personne ne peut s’attendre à un déclin rapide. Au contraire, c’est probablement ce qui va se produire.
Cela aussi a fait de la place Saint-Pierre un Non-lieu. On se rassemble, en regardant un événement qui peut arriver mais qui n’arrivera pas nécessairement, dans un lieu avec lequel il n’y a pas de lien direct avec la personne pour laquelle on prie, alors que cette personne est à Gemelli, invisible aux yeux de tous sauf à ceux des médecins et des gendarmes qui la gardent, dans une chambre qui n’est même pas celle d’où il a regardé en d’autres occasions pour réciter l’Angélus lorsqu’il était hospitalisé.
Il y a là matière à réflexion. L’Église a-t-elle vraiment perdu des lieux d’identité ? Sommes-nous vraiment devenus, en douze ans de pontificat, des monades, à la recherche d’un événement plutôt que de quelque chose de profond ?
Car on a beaucoup dit ces dernières années que le pape avait transformé la synodalité d’événement en processus. Mais il est également vrai que la prière a été transformée de processus en événement. La prière est un moment collectif dans certaines circonstances, et non une manière de vivre et d’être. Comme ce fut d’ailleurs le cas pour Jean-Paul II – l’un de ses médecins disait qu’il avait des callosités aux genoux à cause du temps qu’il passait à prier à genoux.
Et il me semble que le grand défi du futur pape ne sera pas celui des réformes, de la doctrine ou d’autres aménagements variés. Il s’agira de remettre le Christ au centre, dans un monde qui semble prendre une toute autre direction.
Certes, le Rosaire de ce soir et des soirs suivants était une tentative de remettre le Christ au centre. Mais il devra servir à plus encore. Il servira à remettre le Christ au centre dans les lieux de la foi. Il servira à donner une nouvelle profondeur et une nouvelle histoire à des lieux, des situations, des histoires. Il n’y aura pas besoin de révolution. Il n’y a pas besoin de restauration. Ce qu’il faut, c’est être l’Église.

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