Et il est de plus en plus évident que s’il veut naviguer entre les courants contradictoires qui l’auraient (le conditionnel est tout particulièrement de rigueur) porté au Siège suprême, il devra faire preuve de beaucoup d’habileté, et surtout il lui faudra beaucoup prier. C’est particulièrement évident en ces jours où il prend ses marques et commence à habiter sa fonction -avec une aisance étonnante -, et où, otage des nombreux espoirs que suscitent forcément un nouveau pontificat, il est pris en tenaille entre les tradis les plus radicaux et les progressistes les plus furieux, qui tous se revendiquent comme ses électeurs et auraient à ce titre des droits sur lui.
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Les premiers, qui n’ont toujours pas digéré Vatican II, continuent à faire ce qu’ils faisaient déjà avec Benoît XVI (le critiquer, plus ou moins subliminalement, et lui reprocher son passé/passif progressiste), et lui adressent les reproches les plus variés, parfois à la limite du ridicule, de sa façon de célébrer à ses vêtements (et même à ses sous-vêtements): il arbore un pantalon noir sous sa soutane, et s’entête à porter des chaussures noires, etc..
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Quant aux seconds, qui sont le sujet de cette analyse de Luisella Scrosatti, ils s’expriment par la voix « autorisée » du plus progressiste des présumés grands électeurs, le Cardinal Hollerich, l’une des « veuves » de François. Et ils le font dans le quotidien Avvenire de la Conférence épiscopale italienne (ce choix est donc très significatif), pour lui rappeler que la synodalité, n’est pas une option et que les fameux « processus » initiés par JM Bergoglio doivent être poursuivis coûte que coûte.
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Et si tous ces bons catholiques le laissaient un peu tranquilles, et attendaient ses premières mesures avant de le critiquer, se contentant pour le moment de le défendre contre les loups de l’extérieur (qui ne sont pas encore trop manifestés, mais qui sont probablement déjà dans les starting blocks)?
Après tout, si l’Eglise n’est pas la dictature exercée par El Papa durant les 12 années où il n’en a fait qu’à sa tête, elle n’est pas non plus une démocratie, et c’est lui seul qui a les fameuses Clés.
On ne touche pas à synodalité
Et voilà comment Hollerich blinde le Pape Léon
Dans le chiacchiericcio [bavardage: l’un des mots-clés du lexique bergoglien] cardinalice, c’est le jésuite ultralibéral qui l’emporte tentant de s’approprier le nouveau pontificat : pas de révolutions, seulement des évolutions. Et malheur à celui qui touche aux » dogmes » synodaux. Car aujourd’hui la vraie révolution consisterait en un retour à l’ordre.

Tous à tenter de mettre la main sur le pape Léon.
Et il ne pouvait en être autrement étant donné le nombre très élevé de cardinaux électeurs, leur hétérogénéité, la grande diversité des positions, malgré la mode du moment de dire que le conclave était uni. Car pour obtenir les deux tiers des voix dans un tel scénario, il faut plus d’un compromis.
Et donc depuis quelques jours nous sommes confrontés au spectacle, à la vérité pas exactement réconfortant, de ceux qui se réfèrent à chaque geste et parole du nouveau Pontife pour montrer qu’il est dans la ligne de Bergoglio et qu’il ne l’est pas du tout : il a mis la mozzette et parlé de murs ; il a chanté le Regina Cæli et appelé à la synodalité ; il a rejeté les 500 XL et cite François dans chaque apparition publique. Puis les reconstitutions du déroulement du conclave et de qui voterait pour qui, avec l’aide de quelques cardinaux qui ont une conception très élastique du secret qu’ils ont promis d’observer.
Une primauté, cependant, doit être reconnue au cardinal Jean-Claude Hollerich, qui, dans une interview à Avvenire (voyez donc!!), met les pieds dans le plat et tente de blinder le pontificat naissant. Il explique:
Le pape Léon a parlé d’une « Église synodale » dans son premier message. Ayant participé aux travaux du Synode, nous avons un Pontife qui connaît la synodalité, qui comprend la synodalité, qui ose la synodalité. Il n’y aura pas de révolution, que personne dans l’Église ne souhaite, mais une évolution, oui. Et c’est la meilleure façon de changer.
On aurait presque pitié d’Hollerich: celui, pour être clair, qui est ouvert à la possibilité de l’ordination diaconale et presbytérale des femmes et qui trouve douteuse l’expression selon laquelle l’homosexualité est « intrinsèquement désordonnée », explique que dans l’Église personne ne veut une révolution, mais une évolution.
Il se veut rassurant:
Léon XIV aura son propre style et ses propres caractéristiques, mais dans le sillage de François… nous ne l’avons pas choisi parce qu’il semble moins voyant que son prédécesseur..
Avec la première personne du pluriel, il semble se mettre sur la liste des supporters.
Alors, malheur à ceux qui touchent à la synodalité. Et pour mettre les choses au point avec le nouveau pape, Hollerich fait appel à son collègue synodal, le cardinal Mario Grech, secrétaire général du Synode des évêques.
Après avoir rassuré que « le pape Léon a participé au Synode en tant que préfet du Dicastère pour les évêques. Il n’a pas eu de craintes ni d’appréhensions. Et il a vu comment la synodalité rend l’Église plus missionnaire », il précise que Grech « ira voir Léon XIV pour l’informer de ce que François a décidé ».
Le nouveau pape pourrait aussi faire quelques ajustements, comme il est naturel pour tout nouveau pontife.
« Mais la synodalité est innée dans l’Église ».
Franciscus locutus, causa finita. Pour le nouveau pape, il n’y a de place que pour un certain ajustement, aussi parce que la synodalité – nous assure Hollerich – serait inhérente à l’Église.
On ne sait pas très bien d’où vient ce dogme de l’Église synodale, mais nous notons, avec satisfaction, que Hollerich nous rappelle maintenant que même le pape ne peut pas aller à l’encontre de la loi divine (dans ce cas supposée). Appliquez le principe au sacerdoce féminin et à l’homosexualité, plutôt qu’à la synodalité, et nous pourrions même être d’accord.
Blindée, aussi, Fiducia supplicans. Selon l’archevêque de Luxembourg, la déclaration du pape dans son bref discours depuis la Loggia centrale, selon laquelle l’Église est ouverte à tous, visait à faire écho au « todos, todos » de François. Il explique:
Sur Fiducia supplicans j’émets l’hypothèse que le nouveau pape pourra la réinterpréter mais pas l’abolir. Entre autres, l’Église n’a pas l’intention d’assimiler les unions homosexuelles au mariage. En fait, la Déclaration souligne que « toute personne est bénie par Dieu ».
Au crédit de Hollerich, la Déclaration introduisait la bénédiction des couples caractérisés par des relations intrinsèquement désordonnées, et non des individus. Puis, après une forte critique unanime, a commencé le ballet des « clarifications » de François et Tucho Fernández, inventant quelques secondes bénédictions non liturgiques pour les individus, mais aussi pour les couples, et ainsi de suite, de confusion en confusion.
Aujourd’hui, Hollerich met les pieds dans le plat, exorcise une possible abolition de la Déclaration et indique la voie de la réinterprétation. Reste que le nouveau pape devra préciser s’il bénit des couples ou des personnes : dans le premier cas, il ne peut y avoir qu’opposition, dans le second partage.
Autre interview, autre cardinal. Cette fois-ci, c’est au tour de Marcello Semeraro, l’un des plus grands soutiens de la candidature de Parolin mais qui, à lire ses déclarations entre les lignes, aurait suivi docilement ‘là où le vent soufflait’ lorsque les votes pour le secrétaire d’État n’augmentaient pas. Semeraro, lui aussi, semble donc se placer parmi ceux qui ont voté pour Prévost.
Le préfet du Dicastère pour les causes des saints explique:
Ce qu’il a en commun avec le pape François, c’est une vision de la promotion humaine et sociale qui découle de l’Évangile … ainsi qu’une sensibilité aux migrants, puisqu’il est lui-même un « fils » de l’immigration .
Tels seront, selon lui, les points de continuité avec François.
Mais j’ajouterais qu’il faut s’attendre à au moins quatre-vingts pour cent de nouveauté, étant donné la différence radicale de formation et de sensibilité entre Léon XIV et François.
Semeraro, qui ne s’était pas exprimé sur le sujet depuis des années, s’agace soudain de la confusion entre « le processus d’élaboration des idées et celui de la prise de décision » qui a conduit à « une lecture sociologique du trésor synodal, accompagnée de la conjecture que quelqu’un peut décider à la place de l’évêque ».
L’octroi du droit de vote aux laïcs au sein du Synode des évêques touche au cœur de la structure hiérarchique que le Christ a voulu donner à l’Église. Mais Semeraro a un autre grand rêve, celui qui a uni les progressistes postconciliaires de toute latitude, y compris son ami Parolin : le Concile comme une prophétie qui doit encore être réalisée :
« Il y a beaucoup d’intuitions du Concile qui attendent encore d’être traduites dans la réalité ».
C’est la phrase qui revient chaque fois que des inepties sont réalisées dans l’Eglise.
Prions pour que Léon XIV ne tombe pas dans le panneau.