François, le Pape Petit

24 Avr 2025 | Actualités

J’ai choisi ce titre – peut-être réducteur, car l’article est bien plus riche – pour tenter de résumer la belle analyse de Marcello Veneziani, qui a inventé cette formule choc (plutôt indulgente) pour éclairer la personnalité du défunt pape et les limites de sa papauté.

François n’a pas été un grand Pape, ou un Pape Grand, comme on dit dans l’Église qui conçoit la grandeur comme un présage de sainteté.

Il a été au contraire un Pape Petit, qui a voulu se mettre, lui et l’Église, à la hauteur du monde, de l’époque, de la situation sociale.

Il s’est fait petit pour être de son temps, humble si vous voulez, bien que n’ayant pas un bon caractère.

Pas Saint Père, mais Pape Frère

Marcello Veneziani
La Verità
23 avril 2025

Le pape Bergoglio a été un pape humain, trop humain. Il a fait de l’humanité le sens et l’horizon de son pontificat. Il a humanisé le divin, désacralisé la foi, socialisé le christianisme, transformé la charité en philanthropie. Il n’était pas Saint Père mais Pape Frère, et sa fraternité était un peu comme la Fraternité mariée à l’Egalité. Le chrétien conçoit la fraternité en relation avec le Père.

Il voulait abattre les murs et les frontières, s’ouvrir aux non-croyants ou aux croyants d’autres religions, mais il a érigé des murs et tracé des frontières à l’intérieur de la chrétienté, entre les catholiques de la tradition et les catholiques du progrès, en se plaçant du côté de ces derniers.

« Humain trop humain » est, comme on le sait, le titre d’un ouvrage de Friedrich Nietzsche ; le philosophe de l’antéchrist aurait trouvé en lui exactement ce qu’il entendait par christianisme et ce à quoi il s’opposait : la religion des derniers, le christianisme comme préambule religieux au socialisme, au paupérisme, l’Évangile comme rédemption et dénonciation sociale. Au fond, la vision du christianisme chez Nietzsche correspond à celle des chrétiens progressistes. Certes, le signe est opposé, négatif chez Nietzsche et positif chez eux, mais le diagnostic est similaire.

Nous ne sommes rien pour juger un pape, et l’histoire dira quelle aura été sa marque sur l’Église et sur le monde.

Mais s’il est permis d’exprimer en toute humilité une opinion nuancée sur son pontificat, au-delà des hypocrisies onctueuses qui nous submergent depuis deux jours, François n’a pas été un grand Pape, ou un Pape Grand, comme on dit dans l’Église qui conçoit la grandeur comme un présage de sainteté. Il a été au contraire un Pape Petit, qui a voulu se mettre, lui et l’Église, à la hauteur du monde, de l’époque, de la situation sociale. Il s’est fait petit pour être de son temps, humble si vous voulez, bien que n’ayant pas un bon caractère.

Même cette définition de Pape Petit ne devrait pas déplaire à ceux qui ont exalté en lui précisément cet aspect de sa proximité avec l’humanité, à commencer par les exclus.

Le charisme est le signe d’une paternité rayonnante et d’une présence lumineuse du divin sur terre ; Bergoglio a au contraire choisi la voie inverse, celle d’humaniser le Christ et le Vicaire du Christ sur terre, jusqu’à en faire « l’un de nous ». Non pas l’amour du Lointain, mais l’amour des lointains, les plus lointains de la civilisation chrétienne, de notre Occident, de l’Église, en s’occupant en grande partie des migrants, de ceux qui sont venus d’autres mondes, d’autres religions. Il n’a pas abordé le nihilisme de notre époque, la désertification de la vie spirituelle, se contentant de critiquer légitimement l’égoïsme et l’arrogance. Il a cherché la sympathie, parfois la sympathie facile, plutôt que la conversion et le mystère de la foi.

Il est mort le jour du Tombeau vide, le lendemain de Pâques, quand l’Ange a annoncé aux femmes que le Fils était retourné auprès du Père, qu’il n’était plus sur terre, et cela aussi – pour ceux qui croient aux symboles – est une coïncidence significative. C’était un jour spécial, non seulement parce que c’était le lundi de l’Ange, mais aussi parce que cette année la Pâque catholique coïncidait avec la Pâque orthodoxe ; et c’était le 21 avril, le jour du Noël de Rome, où le soleil entre parfaitement dans l’opaion du Panthéon, l’oculus ouvert au sommet du cercle et qui perce la porte de bronze, et ceux qui se tiennent là se tiennent au seuil du temps dédié à tous les dieux.

Son pontificat a duré douze ans, un temps ni long comme celui de Jean-Paul II, ni aussi court que celui des papes météoriques, comme ce fut le cas pour Jean-Paul Ier, Papa Luciani.

Il laissera un héritage important au Conclave qui devra élire le nouveau Pape et peut-être commencer la sanctification du Pape Bergoglio : il a élu plus de cardinaux que n’importe quel autre prédécesseur, 80% du Conclave, laissant ainsi une large majorité bergoglienne. C’est pourquoi son héritage sera si important lors du prochain conclave, outre l’inspiration de l’Esprit Saint.

Il n’a pas pu arrêter l’hémorragie de la foi chrétienne dans le monde, la chute sans précédent des vocations dans les églises et les couvents et de la participation des fidèles aux sacrements et aux messes ; les églises se sont vidées, la foi a été désertée.

C’est un processus de longue haleine, qui s’est accéléré au moins depuis le Concile Vatican II, et que ses prédécesseurs n’ont pas réussi à enrayer ; avec lui, la déchristianisation a été encore plus forte et plus rapide.

Le pape Bergoglio s’est attiré la sympathie de beaucoup de personnes qui n’étaient pas chrétiennes ni croyantes et qui le sont restées ; il n’a converti aucun de ses sympathisants non croyants, alors qu’au sein de la chrétienté, comme nous le disions, les dissensions et les divisions entre les catholiques plus attachés à la tradition et les catholiques plus ouverts aux temps nouveaux et au monde de plus en plus déchristianisé se sont accentuées. Il a dialogué davantage avec les progressistes non catholiques qu’avec les catholiques non progressistes, ouvert aux premiers, hostile aux seconds, la foi catholique devenant une variable secondaire par rapport à la position socio-historique. Il a fait l’éloge du dialogue interreligieux, mais pas avec les plus proches, comme les chrétiens orthodoxes de rite gréco-byzantin, mais avec les plus éloignés, comme les islamiques et les plus éloignés du monde.

Ses thèmes dominants ont été la paix, l’accueil, les migrants, l’environnement, l’ouverture aux femmes ayant un rôle ecclésial, le dialogue avec les athées. Il a dénoncé l’injustice sociale, défendu les pauvres, critiqué le capitalisme et le consumérisme, comme un pape se doit de le faire. Il est resté ferme sur certains principes et choix de vie, sur l’avortement, la maternité, la famille, le lobby gay, mais les médias ont mis en sourdine ses appels en opposition au mainstream. Sur le thème de la paix aussi, il a fortement fait résonner sa voix face aux guerres et aux génocides sans faire de distinction entre les uns et les autres. Moins attentif, en revanche, sur la persécution des chrétiens dans le monde. Il est apparu réfractaire aux rituels, aux symboles et à la liturgie sacrée.

Quelques grands et petits mystères demeurent, comme le fait qu’il ne soit jamais retourné en douze ans de pontificat dans son Argentine natale ; il est allé au Brésil, à ses frontières, mais n’en a jamais franchi le seuil, et sur les raisons de cette étrangeté, les médias ont toujours été silencieux.

L’Église qu’il laisse derrière lui est plus fragile, plus déserte, plus lacérée que celle, déjà en crise, qu’il a recueillie de son prédécesseur, le pape Benoît XVI. Elle est encore marquée par quelques ombres d’infamie, comme la pédophilie et la corruption, qui frappent l’Église, les prêtres, depuis tellement d’années.

Certains, en réponse à la crise des vocations et de la pédophilie, proposent le mariage des prêtres, mais ce n’est un remède ni pour l’un ni pour l’autre.

Nous n’entrerons pas dans l’épineuse question de la légitimité de son pontificat, nous n’en avons pas la compétence, et c’est un sujet trop délicat pour être traité au cours d’un article.

Nous avons toujours été partagés entre la révérence pour le Pape, quel qu’il soit, pour ce qu’il représente et pour notre incapacité à juger, et la critique pour certaines de ses positions en contradiction flagrante avec le magistère des pontifes précédents et avec les leçons des saints, des théologiens et des docteurs de l’Eglise.

Sa mort impose le respect, la piété et la prière.

Bergoglio a exercé son rôle de Pontifex en construisant des ponts entre les peuples plutôt qu’entre l’homme et Dieu. Il n’a pas construit de ponts entre le temps et l’éternité, mais entre l’Église et son temps, à sens unique.

En fait, son Église s’est ouverte à l’aujourd’hui, mais l’aujourd’hui ne s’est pas ouvert à l’Église.

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