Monseigneur, laissez Benoît XVI tranquille (et l’histoire d’un cliché)

11 Août 2026 | Benoît XVI

Il est de bon ton dans certains milieux conservateurs de l’Eglise de s’en prendre indistinctement aux papes post-conciliaires: TOUS les Papes, de Jean XXIII à Léon XIV. Et de les mettre TOUS (j’insiste beaucoup, pardon!) dans le même sac. Benoît XVI est malheureusement inclus dans cette liste de proscription.

Cette fois, et ce n’est sans doute pas la première en ce qui le concerne, c’est Mgr Mario Eleganti, évêque auxiliaire émérite du diocèse de Coire en Suisse, qui se prête à l’exercice. Un prélat estimable pour ses prises de position fermes contre les dérives de l’Eglise actuelle, et contre la direction prise par François, que Léon XIV ne semble pas vouloir inverser. J’ai déjà reproduit certains de ses articles.

Le dernier billet publié sur son blog, rédigé en allemand, s’intitule « Le déclin du ministère pétrinien ? ». Le billet est reproduit (apparemment à sa demande expresse), sur le Substack d’Edward Pentin, et commenté par Info Vaticana. Et sans doute ailleurs.

Il y critique vertement la couverture médiatique croissante dont font l’objet les derniers pontifes et – dit-il – la multiplication des audiences, des interviews, des voyages et des apparitions publiques qui risque de finir par éclipser les tâches essentielles du Successeur de Pierre : enseigner avec clarté, gouverner l’Église et préserver la foi.

Rien à redire à cela.

Mais autant je suis d’accord avec ce qu’il dit de deux derniers papes (c’est parfois très amusant!), autant sa critique de Benoît XVI me paraît EST injuste et infondée.

Cela commence par une petite pointe perfide, mais l’amalgame avec François est insupportable.

Leurs personnalités [des derniers papes] passent au premier plan. Leurs préférences personnelles et des détails sans rapport avec leur fonction deviennent des messages destinés au grand public et occupent le devant de la scène. On voit le pape Benoît XVI au piano, ou le pape François — coincé dans une Fiat bien trop petite pour son gabarit — se rendant dans un magasin de disques à Rome pour satisfaire un caprice personnel.

Les deux faits cités n’ont aucun rapport: la sortie de Bergoglio, programmée et immortalisée par les caméras du monde entier convoquées pour l’occasion, était une grossière opération de propagande, tandis que l’épisode (daté du 16 juillet 2006) de Benoît XVI jouant du piano lors de ses vacances dans le Val d’Aoste, est juste la capture impromptue par le photographe officiel du Vatican Arturo Mari (qui devait prendre sa retraite peu après) d’un moment d’intimité. La jolie histoire du cliché a d’ailleurs été rapportée dans ces pages (www.benoit-et-moi.fr/archives, voir Annexe)

Mais le pire suit

Alors même qu’il occupait le poste de préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, Benoît XVI a publié des recueils d’entretiens, une pratique qu’il a poursuivie une fois devenu pape.

Dans ses précieux livres sur Jésus, son intention n’était pas d’enseigner avec autorité en tant que pape, mais plutôt d’apporter une contribution académique (?) [le point d’interrogation est de Mgr Eleganti], comme à l’époque où il était professeur d’université. Ce qui est inhabituel pour les papes, dont on attend qu’ils enseignent avec autorité.

Le pape François a publié plusieurs autobiographies de front, un format jusqu’alors impensable pour les papes. De plus, contrairement à ce que l’on pourrait croire, il ne les a pas écrites lui-même. À travers toutes ces innovations, la manière dont les médias dépeignaient sa personnalité et son style a pris une importance presque plus grande que ce qu’il enseignait ou était censé enseigner.

Oser comparer la grandiose Trilogie sur Jésus de Benoît XVI avec les misérables biographies de complaisance du pape argentin, pour moi, décidément, cela ne passe pas. Sans parler du reproche de l’avoir publiée en tant que théologien privé et non avec l’autorité du Pape, un choix dont il s’est longuement expliqué, y compris dans la préface du premier volume.

Quant aux interviews, Benoît XVI en a donné très peu en tant que Pape, et seulement à deux auteurs, Vittorio Messori (qui lui a permis de remettre les pendules à l’heure sur la réception du Concile, et lui a valu la haine tenace des progressistes de tous poils, qui ne l’ont plus lâché depuis) et Peter Seewald. Et à chaque fois, il s’agissait non pas de se mettre en avant mais justement de « confirmer ses frères dans la foi ».

Il y aurait tant à dire, preuves à l’appui, ce site en témoigne abondamment.

Mais je vais conclure par une petite pique, qu’on me pardonnera: Mgr Eleganti n’est certes pas pape, mais il est présent dans de nombreux débats, comme le suggère l’IA, et il ne répugne pas à donner des interviews à droite et à gauche. Il a sans doute de bonnes raisons pour le faire, mais ne pourrait-il pas s’imposer à lui même un peu du jeûne médiatique, fût-il posthume, qu’il prétend imposer au Pape théologien?

Annexe

Histoire d’un cliché

La fois où le Pape enleva son anneau, et joua pour moi…

www.benoit-et-moi.fr/archives

.

Le quotidien italien L’Eco di Bergamo, daté du 26 juillet 2007, publiait une interviewe de l’auteur du cliché, Arturo Mari, le « photographe des Papes », qui s’apprêtait alors à partir en retraite après 50 ans d’activité.



Il a travaillé avec tous les Pontifes, de Pie XII à Benoît XVI, et particulièrement longuement avec Jean-Paul II, auquel il vouait bien sûr un culte. Ce qui ne l’a pas empêché de témoigner du respect et de l’affection que lui a inspiré Benoît XVI.

Il nous raconte lui-même avec beaucoup d’humour l’histoire de la photo:

« Nous étions à la montagne, et le Pape était en vacances, mais un après-midi, je lui ai dit: « Sainteté, les papes ne sont jamais en repos, et là, il y a Arturo qui fait le despote et voudrait prendre quelques photos de vous, pour les offrir aux gens« . C’est ainsi que je l’ai pris en photo, pendant qu’il faisait les choses de tous les jours, qu’il se promenait, travaillait à son bureau, récitait le chapelet. Et puis, j’ai lancé en l’air: « Naturellement, de temps en temps, vous jouez du piano… ». Alors, il a souri, il a enlevé son anneau, et il s’est mis à jouer pour moi ».

Un peu plus tard, à la question « Que pouvez-vous nous raconter de Benoît XVI? Comment est-il? « , il répond:

« Plein de délicatesse et de sensibilité. A peine élu, quand il m’a vu, il m’a caressé la main, comme pour me rassurer. C’est un travailleur acharné: malgré ses 80 ans, il ne se repose jamais, à part quelques promenades dans le jardin, le temps de réciter son chapelet. Son bureau est toujours submergé de papiers. Personne ne sait à quel point les papes travaillent: la vie de Pape, ce n’est pas une vie! Tous les problèmes du monde finissent sur leur bureau….« 

Et encore, à cette question: « Vos photos parlent aux gens, elles savent cueillir toujours un regard, un geste, un moment particulier, elles nous donnent l’impression d’être nous aussi à côté du Pape.. », il répond:

« Pour obtenir ce résultat, il faut instaurer une entente avec la personne photographiée, il faut travailler avec le coeur. Si je n’avais pas travaillé ainsi, à force de couvrir des cérémonies qui se répètent identiquement, j’aurais fait seulement une ‘soupe« .

Son fils unique a été ordonné prêtre par Benoît XVI en avril 2007 (voir ICI), et il conclut l’interviewe par ces mots:
« J’en suis fier »…

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