A peine deux jours après la sortie en librairie (en espagnol) du livre-interview de Léon XIV avec Madame Allen, les commentaires se multiplient, enflent, se déforment, rendant de plus en plus évidentes les divergences d’interprétation (qui ne reflètent finalement que l’opinion de leurs auteurs, chacun n’ayant trouvé dans les réponses du pape que ce qu’il voulait y trouver), et de plus en plus compliqué de saisir la vraie pensée de Léon XIV – c’est peut-être ce qu’il recherche.
Il y a ceux qui critiquent tout ce qu’il dit (je serais certes mal placée pour les condamner…) et ceux qui pensent que, quoi qu’il dise ou fasse, c’est bien: il avance lentement, il veut éviter les « polarisations » (le nouveau mot à la mode), il est obligé de faire le grand écart. Nous, nous devons attendre (jusque quand?).
Admettons.
Manifestement, Phil Lawler qui met en parallèle les propos précautionneux (d’aucuns diront: timorés) de Léon XIV et ceux, tonitruants et même « bruts de coffre » du cardinal Müller, a choisi d’être optimiste, et de voir le verre à moitié plein (voire aux trois-quarts, en ce qui le concerne). Etant entendu et admis qu’on ne peut pas vraiment comparer les deux, à la différence du pape, le cardinal Müller n’a pas la responsabilité de l’Eglise universelle, ses propos n’engagent que lui, et sa mise à l’écart du Vatican par François lui confère une grande liberté, surtout dans une période éloignée de tout conclave…
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Un cardinal direct, un pontife prudent
Phil Lawler
Catholic Culture
19 septembre 2025

Les deux interviews qui font la une de Catholic World News [rubrique de Catholic Culture, ndt] aujourd’hui sont toutes deux remarquables, mais pour des raisons très différentes.
L’interview de Diane Montagna avec le cardinal Gerhard Müller est formidable et ne nécessite aucune explication. L’ancien responsable doctrinal du Vatican déclare : « Je ne veux pas être diplomate », et il ne l’est pas. Ses commentaires sur Charlie Kirk, le pape Léon (et par implication le pape François), l’immigration musulmane, l’effondrement de la culture européenne, l’idéologie « woke » et le pèlerinage LGBTQ à Rome sont clairs et convaincants, provocateurs et stimulants. Lisez l’intégralité de l’interview: vous n’aurez pas besoin de lire entre les lignes.
L’interview du pape Léon par Elise Ann Allen – en réalité une série d’extraits de son prochain livre – est un tout autre type de conversation.
Alors que le cardinal Müller se targue de ne pas être diplomate, le Saint-Père est scrupuleusement prudent dans ses propos. Alors que le cardinal cherche manifestement à provoquer son auditoire, le pontife cherche tout aussi manifestement à maintenir le calme.
Par conséquent, l’interview du pape Léon fournit beaucoup moins de matière à faire les gros titres, et les journalistes qui tentent d’en tirer des articles justifiant des titres dramatiques déforment le message du pape. Néanmoins, pour le lecteur attentif, capable de digérer l’information sans fioritures, l’interview fournit des informations utiles sur la personnalité et les projets probables du nouveau pontife.
Le pape Léon hésite clairement à faire des déclarations audacieuses à brûle-pourpoint. Ce n’est en aucun cas une mauvaise chose ; c’est même un soulagement bienvenu après le règne tumultueux du pape François.
Voici un premier aperçu des changements que le premier pontife américain apportera au palais apostolique. Il ne fera pas de déclarations sans réflexion et consultation préalables ; lorsqu’il s’exprimera, il s’efforcera d’être précis. Tout au long de l’interview, il montre une tendance marquée à présumer que les enseignements et les pratiques actuels de l’Église catholique sont justes et ne devraient pas changer. À tous ces égards, il contraste fortement avec son prédécesseur.
Bien qu’il rende fréquemment hommage à son prédécesseur, le pape Léon explique sa politique de manière très différente. Par exemple, sur la question de l’homosexualité, il approuve l’approche pastorale du pape François (« todos, todos, todos »), soulignant que tout le monde est le bienvenu dans l’Église, mais il nuance ensuite cette déclaration : « Je n’invite pas une personne parce qu’elle a ou n’a pas une identité spécifique ». Il résiste fermement à l’idéologie du genre et rejette l’idée que l’enseignement de l’Église sur la sexualité puisse changer.
De même, le pape Léon soutient fermement la synodalité, mais souligne que celle-ci ne signifie pas remettre en question l’autorité de l’Église. En fait, sa définition de la synodalité dépouille l’initiative de toute intention radicale : « Je pense que la synodalité est une attitude, une ouverture, une volonté de comprendre, en parlant de l’Église aujourd’hui, que chaque membre de l’Église a une voix et un rôle à jouer. » Qui pourrait être en désaccord avec cela ?
Interrogé sur les demandes d’un plus grand accès à la messe traditionnelle en latin, le souverain pontife répond : « Je ne sais pas où cela va mener ». À première vue, cette réponse semble évasive. Mais elle suggère que la politique du Vatican va « mener » quelque part, qu’il y aura un changement. Après les restrictions draconiennes imposées par Traditionis Custodes, le changement probable ne peut aller que dans une seule direction.
Sur une autre question controversée, le pape laisse entendre de la même manière qu’il envisage un changement de politique du Vatican. Lorsqu’on lui demande : « Savez-vous déjà quelle sera votre approche vis-à-vis de la Chine ? », il répond simplement « Non ». Il explique qu’il sollicite l’avis des catholiques chinois « des deux côtés sur certaines questions ». Plus révélateur encore, lorsqu’il rapporte que certains conseillers suggèrent l’approche Ostpolitik, il ajoute : « Je prends certainement cela en considération », laissant ainsi entendre qu’il n’est en aucun cas convaincu par l’argument qui a dominé la politique du Vatican ces dernières années.
Le pape Léon nous rassure en affirmant que la situation financière du Vatican n’est pas aussi sombre qu’on l’a décrite (« Je ne perds pas le sommeil à cause de cela »), mais il reconnaît que les donateurs veulent avoir l’assurance que leurs fonds seront utilisés à bon escient, et il laisse discrètement entendre que d’autres changements sont à venir : « Je ne sais pas encore comment je vais m’y prendre, mais j’ai déjà quelques idées claires. »
Une seule fois, dans les extraits de l’interview publiés sur Crux, le pape Léon a fait une déclaration susceptible de provoquer des remous dans les milieux politiques et (surtout) diplomatiques. Il a évoqué les souffrances de la population de Gaza et l’urgence d’apporter une aide humanitaire. Ce sont là des thèmes désormais familiers dans les déclarations du Vatican. Mais le Saint-Père a ensuite ajouté spontanément : « Le mot génocide est de plus en plus utilisé. Officiellement, le Saint-Siège estime qu’il n’est pas possible de se prononcer à ce sujet pour le moment. » Le pape indique ainsi que le Vatican ne va pas déclarer qu’Israël se livre à un génocide : pas officiellement, pas « pour le moment ». Mais le message est tout à fait clair.

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