Lorsque l’unité d’un monde vole en éclats, il faut accepter l’idée que ses îles, ses fragments, forment comme un archipel. Il existe, certes, une île mère qui les gouverne, mais il faut accueillir les diversités au sein d’un archipel de la foi, entre des îles plus attachées à la Tradition et d’autres plus ouvertes au monde et au changement.
Autrement dit, il faut « la force de l’humilité, la patience de comprendre, le courage d’accepter ses propres limites« . N’est-ce pas une autre façon de formuler ce que le cardinal Ratzinger disait, il y maintenant presque 40 ans, devant les évêques chiliens? (Le cardinal Ratzinger et la question lefebvriste)
Tradition et Rébellion : est-il possible de faire cohabiter les contraires ?
Marcello Veneziani
La Verità
4 juillet 2026
Cette contradiction entre fidélité et insubordination refait surface depuis plusieurs décennies au sein de l’Église, et pas seulement à l’extérieur.
J’étais encore un adolescent quand on a commencé à parler du schisme de Mgr Marcel Lefebvre, il y a six papes de cela (Paul VI était encore en vie), et dès lors, le retour à la Tradition, à l’Église de toujours, au canon antique, coexistait avec une révolte « politique » contre le Concile Vatican II, les nouveaux canons, le vent progressiste et la hiérarchie ecclésiastique, y compris le pape. Les rangs des lefebvristes étaient accueillis favorablement par certains milieux politiques de droite ou d’extrême droite, y compris en dehors du monde catholique. En effet, le premier petit livre publié en Italie sous la signature de Mgr Lefebvre, Io accuso il Concilio, est paru aux éditions de « Il Borghese », un hebdomadaire résolument de droite mais pas vraiment d’inspiration chrétienne.
Cette rencontre à Rome avec Lefebvre au Palazzo Pallavicini Rospigliosi, face au Quirinal, fut mémorable : elle rassembla les catholiques traditionalistes les plus fervents, la « noblesse noire », certains militants du Mouvement social italien (MSI) et d’autres formations situées à la droite du MSI, ainsi que les pionniers du séminaire d’Albano Laziale, la Fraternité Saint-Pie X et la maison mère lefebvriste d’Écône. Pour certains, Lefebvre était la version en soutane du prince Iunio Valerio Borghese [1906-1974]. On voyait alors dans le Concile Vatican II une ouverture vers la gauche, un feu vert donné aux catholiques engagés en politique pour s’allier aux socialistes et aux communistes ; ce n’est pas un hasard si, à cette époque, le compromis historique était appelé « les pactes conciliaires » [par analogie avec les pactes du Latran?].
Suspendus a divinis, marginalisés jusqu’à l’excommunication, Lefebvre et ses prêtres sont restés tenaces dans la poursuite de leur ligne de fidélité à la Tradition, même face à la désapprobation de la Sainte Mère Église, accusée d’être de moins en moins sainte, de moins en moins mère, de moins en moins apostolique et de moins en moins romaine.
Il fallut la sagacité prudente de Ratzinger et la sagesse courageuse de Wojtyła pour recoller les morceaux et ramener dans l’Église l’évêque « rebelle », trois ans avant sa mort. Ces dernières années, le pape Benoît XVI avait admis la possibilité de célébrer la messe selon l’ordo missae ; mais le pape François a également supprimé cette possibilité, en détériorant les relations avec les catholiques qui aimaient la messe en latin. Nous dialoguons avec les musulmans et les athées, pas avec les catholiques traditionalistes ou contreréformistes.
La question a désormais refait surface, avec l’ordination de quatre évêques lors d’une cérémonie spirituellement intense, belle pas seulement sur le plan esthétique, comme l’a justement observé Aldo Maria Valli [cf. www.aldomariavalli.it/2026/07/01/al-termine-di-una-bella-giornata-di-fede/] : nous sommes à deux doigts du schisme et de l’excommunication. L’affaire est trop connue pour qu’il soit nécessaire d’en retracer à nouveau les étapes.
Restent en revanche la question de principe et les paradoxes qu’elle suscite.
D’un côté, le paradoxe de l’Église du Dialogue, conciliante au-delà même du concile, qui dialogue avec tous, athées et représentants d’autres religions, même les plus hostiles au christianisme et à l’Église catholique ; mais qui ne dialogue pas avec les adeptes les plus fidèles de sa propre Tradition.
Et de l’autre côté, le paradoxe d’une confraternité qui, au nom de la Tradition, se rebelle contre l’autorité du Pape, contre les dogmes de l’Église selon cette même Tradition, contre la hiérarchie ecclésiastique, au point de suivre un chemin parallèle à celui des mouvements protestants ou des sectes hérétiques par rapport à la Sainte Mère l’Église.
Il est légitime de critiquer le manque de fidélité de l’Église romaine à la Tradition, mais qui peut s’arroger le droit de dire « je suis la Tradition », « nous en représentons la continuité » ? Avec l’idée sous-jacente que « Dieu est avec nous », que Jésus est de notre côté et que le Saint-Esprit a cessé d’inspirer l’Épouse du Christ pour guider à la place une petite minorité de croyants rigoureux rebelles au pape et à Rome. Quelques dizaines de prêtres, suivis de quelques milliers de fidèles, peuvent-ils se considérer comme les dépositaires du monopole de la Vérité, du Bien sur Terre, et prétendre représenter à eux seuls la Vraie, la Juste et la Droite Tradition ?
D’un autre côté, la prétention de l’Église à imposer l’obéissance au Concile Vatican II comporte elle aussi une certaine contradiction : si quelqu’un s’inspire de l’Église d’avant le concile, se réfère aux papes, aux messages, aux saints, et s’en tient aux rites, aux liturgies et aux encycliques qui ont guidé l’Église pendant des siècles, il ne peut être accusé de se placer en dehors de l’Église. Car cela revient à dire au monde et aux croyants que la « bonne » Église ne commence qu’au début des années soixante, avec le Concile Vatican II ; tous les siècles précédents sont désavoués, ainsi que la doctrine, les saints, les papes, les évêques, les rites et les liturgies d’avant le concile. C’est comme dire que le temps, avec ses changements, est plus important que la foi et la doctrine. Une manière de reléguer la Tradition aux oubliettes et de glisser vers une vision qu’Augusto del Noce a admirablement synthétisée il y a un demi-siècle : les catholiques progressistes se sentent plus proches des progressistes non catholiques que des catholiques non progressistes. Autrement dit, le point d’ancrage n’est pas la foi chrétienne mais le progrès, donc la sécularisation. L’éternité subordonnée au changement, au temps, à l’histoire.
À ce stade, que reste-t-il à faire ? Un grand effort chrétien d’humilité et de réalisme de part et d’autre, afin que s’élargisse l’étreinte de Mater Ecclesia.
Lorsque l’unité d’un monde vole en éclats, il faut accepter l’idée que ses îles, ses fragments, forment comme un archipel. Il existe, certes, une île mère qui les gouverne, mais il faut accueillir les diversités au sein d’un archipel de la foi, entre des îles plus attachées à la Tradition et d’autres plus ouvertes au monde et au changement. Il faut donc ancrer la Tradition dans la réalité et faire preuve d’un réalisme avisé, fait de tempérance et de patience, de part et d’autre. La Tradition, hors de la réalité et du réalisme, se fige, devient fanatisme, formalisme, idéologie ; tout sauf une tradition, qui est un flux, une transmission dans le temps, qui est une transmission et une transformation.
(…) Au cours des siècles passés, des expériences et des ordres ont vu le jour pour redonner vie au message chrétien, en renouvelant l’Église : l’ordre bénédictin, l’ordre franciscain, l’ordre des Domini Canes, les dominicains. Il faut imaginer quelque chose d’analogue à notre époque : des ordres qui préservent avec plus de rigueur la fidélité et le rappel aux Principes Éternels ; d’autres qui, au contraire, sont plus versés dans les thèmes de la charité et de l’accueil.
Il faut accepter l’idée qu’il n’existe pas une seule voie de la Tradition. La Tradition, enseignent certains maîtres, est une roue aux nombreux rayons ; chacun chemine le long de son rayon, par naissance, vocation, foi, mais ne prétend pas en être le seul dépositaire de la Vérité au sein de la Tradition. Les traditions conduisent vers un centre supérieur, l’Être transcendant, Dieu.
Au fond, on exige de tous, des rebelles d’Écône jusqu’au Pape, la force de l’humilité, la patience de comprendre, le courage d’accepter ses propres limites. La vérité existe, elle est plus grande que nous, mais personne n’en détient le monopole.

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