Le patron de Palantir et de Paypal et sponsor de JD Vance est fasciné par le thème de l’Antéchrist et du Katechon, et il a consacré au sujet plusieurs conférences dont nous avons parlé dans ces pages (ICI). Le passionnant et très érudit blog argentin « The Wanderer » vient de reproduire un essai (initialement publié par le site conservateur américain « First Things« ) assez inattendu rédigé par l’une des figures les plus influentes de la Silicon Valley, ou plutôt co-rédigé, car il s’est fait aider … voire plus (« j’ai rédigé cet essai avec la collaboration de mon ami Sam Wolfe », admet-il – voir plus bas).
Sous le couvert d’un traité de théologie, son essai est truffé de nombreuses références culturelles et historiques bluffantes (c’est le but recherché: épater le chaland!). En réalité, il s’agit d’un manifeste idéologique. Pour étayer ses arguments, il convoque rien de moins que…Benoît XVI, lequel était selon lui convaincu que nous vivions les Temps Derniers, mais aurait choisi de ne l’exprimer que de manière voilée à travers des allusions, des citations ou des gestes symboliques. Thiel lui reproche son manque de « courage » académique qui lui aurait fait manquer « l’occasion d’offrir une véritable espérance chrétienne face aux périls contemporains ». En cautionnant par anticipation les théories de Thiel, par exemple?
Il s’agit, à l’évidence, d’une mystification, sinon d’une imposture, même si j’apprécie l’hommage rendu à l’immense stature intellectuelle du pape bavarois.
J’ai interrogé l’IA (Gemini) qui, à partir des commentaires à l’article du Wanderer, résume assez bien les limites de l’essai « signé » Peter Thiel:
Sur le plan de l’exégèse et de l’histoire théologique, de nombreux commentateurs catholiques soulignent que Thiel surinterprète Benoît XVI.
Si Joseph Ratzinger a effectivement critiqué le sécularisme et le positivisme, sa théologie était centrée sur l’Espérance, la Vérité et l’Amour (Caritas in Veritate), et non sur un catastrophisme technologique.
Thiel plaque sa propre grille de lecture politico-apocalyptique sur un théologien dont la rigueur historique refusait précisément les spéculations millénaristes ou les identifications simplistes de l’Antéchrist.
En guise de conclusion, je me permets de citer le commentaire perspicace d’un des lecteurs du Vagabond argentin, dubitatif devant l’immense érudition du super-geek (mais si c’est l’IA qui a fait le job, on ne peut douter, cependant, qu’au-delà de l’emballage pseudo-théologique, elle a traduit fidèlement les intentions du commanditaire).
Pour finir, une question : est-ce vraiment Peter Thiel qui écrit tout cela ? Avec l’intelligence artificielle (et Thiel dispose évidemment d’outils bien plus performants que l’IA de Google [Gemini, donc, ndt] dont se contentent les simples mortels) et une fortune qui lui permet d’employer, s’il le souhaite, une armée de théologiens, de philosophes et autres érudits, rédiger un article comme celui que le Wanderer nous propose ici, voire un cours complet sur l’Antéchrist, est un jeu d’enfant.
Mais nous continuons à croire que Thiel est une sorte de surhomme. Mon Dieu, comment pouvons-nous être aussi stupides ?

Le Pape et l’Antéchrist
Le Wanderer insère en tête de l’essai proprement dit sa propre réflexion:
(…) le texte mérite qu’on s’y attarde en raison de la densité et de la pertinence avec lesquelles il reconstitue la théologie de l’histoire de Joseph Ratzinger à partir de son étude sur saint Bonaventure, ainsi que par la finesse de sa critique à l’égard de Hans Küng et de l’idéal d’une paix universelle dissociée du jugement et de la fin.
Il convient de souligner un point important : Thiel laisse ici en suspens sa propre interprétation eschatologique. Il préfère d’abord démontrer la profondeur de sa lecture et, surtout, l’urgence de revenir sur ces questions. Cette urgence constitue, en définitive, la justification de son entreprise, car si le temps presse et que l’heure est avancée, même un homme d’affaires protestant peut se sentir autorisé à parler de l’Antéchrist à Rome.
J’ai récemment donné une conférence à Rome sur le thème de l’Antéchrist. L’Antéchrist m’intéresse pour plusieurs raisons, surtout parce que personne d’autre n’en parle — ce qui, pendant la majeure partie de l’histoire du christianisme, aurait semblé être un signe évident de son arrivée imminente (2 Pierre 3, 3-4). Je m’attendais à ce que l’Église ignore mes conférences. Je ne suis pas catholique, je ne m’exprimais pas en public et le sujet me semblait se situer très, très en dehors de la « fenêtre d’Overton ».
Mes attentes n’ont pas été comblées. La foule de paparazzi qui se pressait à l’extérieur du lieu de la conférence (théoriquement secret) suggérait que mes conférences n’étaient peut-être pas aussi privées que je l’espérais. Après la première d’entre elles, mon équipe m’a informé que la presse italienne manifestait un intérêt considérable. Un prêtre qui n’avait pas assisté à la conférence s’est publiquement demandé si je ne devrais pas être brûlé sur le bûcher pour hérésie (même s’il s’agissait d’une « hérésie politique contre le consensus libéral ») [Il s’agit du père Paolo Benanti, prêtre franciscain et théologien, conseiller du Vatican sur les questions d’IA].
Je dis cela non pas pour me vanter ou m’apitoyer sur mon sort, mais parce que cela m’a fait éprouver une plus grande sympathie pour le pape Benoît XVI. Permettez-moi de m’expliquer. Je ne suis pas venu à Rome pour essayer d’être plus catholique que le pape, mais j’espérais, même en tant que protestant, être plus catholique que le catholique moyen. Pour dépasser ce seuil, comme je l’ai expliqué lors de mes conférences, il suffit d’écouter le pape Benoît XVI non seulement lorsqu’il s’exprimait ex cathedra, mais aussi lorsqu’il parlait sotto voce. On l’entendra murmurer, puis crier : « Le monde touche à sa fin ».
Benoît XVI croyait vivre la fin des temps.
Cette affirmation nous surprend, car Benoît XVI a choisi de ne pas s’exprimer ouvertement sur ce sujet jusqu’aux dernières années de sa vie, moment où il avait déjà renoncé à la papauté, où ses alliés avaient été écartés des hautes sphères du Vatican et où presque personne ne l’écoutait plus. Nous ne saurons jamais pourquoi il a attendu. Peut-être craignait-il de compromettre son autorité, qui reposait sur son éclat intellectuel, et rien ne semble moins respectable d’un point de vue académique que de prêcher la fin du monde. En étant plus indulgents, il est possible que Benoît XVI ait cru que ses prédictions apocalyptiques deviendraient des prophéties auto-réalisatrices, perturbant son troupeau et l’éloignant de l’Église.
Ironiquement, un débat honnête sur notre époque apocalyptique aurait trouvé un large écho auprès des jeunes. Ceux-ci comprennent et redoutent les dangers existentiels que représentent le changement climatique, l’intelligence artificielle, l’effondrement démographique et les armes nucléaires. Benoît XVI aurait pu enseigner aux jeunes les particularités de l’apocalypse biblique, y compris la paix et la sécurité totalitaires qui la précèdent. Un tel débat aurait révélé des motifs d’espoir, alors que nous cherchons le courage de « ne pas nous laisser troubler » (Matthieu 24, 6). On ne peut imaginer personne de plus qualifié que Benoît XVI pour mener une telle conversation. Nous devrons désormais nous débrouiller sans lui.
Ce n’est pas à moi de dire à l’Église quelle heure il est. Benoît XVI l’a déjà fait, comme tente de le montrer cet essai, que j’ai rédigé en collaboration avec mon ami Sam Wolfe. Mon humble espoir est que d’autres puissent réussir là où Benoît XVI a échoué, en répondant à la question suivante : face à l’heure des ténèbres, comment pouvons-nous retrouver la foi en l’avenir ?
L’eschatologie a captivé le jeune Joseph Ratzinger. Parfois, l’autobiographie se déguise en biographie ; c’est une règle qu’il faut garder à l’esprit en lisant l’ouvrage de Ratzinger de 1957, La théologie de l’histoire chez saint Bonaventure (sa Habilitationsschrift, qui lui a permis d’accéder à un poste de professeur dans le système universitaire allemand). Il y écrivait que
« la théologie de l’histoire de Bonaventure suppose un effort pour parvenir à une compréhension adéquate de l’eschatologie… [L]a théologie de l’histoire ne constitue pas un domaine isolé de la pensée de Bonaventure. Au contraire, elle est liée aux choix philosophiques et théologiques fondamentaux qui ont jeté les bases de sa participation aux controverses acharnées des décennies 1260 et 1270 ».
Ratzinger a approfondi ces « controverses » car il estimait qu’« il ne serait pas difficile d’en tirer des applications pour le présent », même sept siècles plus tard.
« C’est précisément en ce moment », a-t-il ajouté, « que la théologie a toutes les raisons de rester en contact avec sa propre histoire ».
Il a choisi de ne pas préciser ces applications ni ces raisons, car
« la tâche de l’historien est de présenter ses découvertes et rien d’autre que ses découvertes… Parfois, cette limitation m’a troublé ».
Quelles que soient ses limites, l’exposé de Ratzinger sur Bonaventure a confirmé son génie. Il traduit la densité médiévale de Bonaventure pour l’esprit moderne. Au fil de son exposé, Ratzinger semble sur le point de trancher des questions que l’Église a négligées pendant des siècles, des questions qui touchent au cœur mystérieux du christianisme. C’est au cœur de ce mystère que se trouve le problème auquel Ratzinger a consacré la dernière partie de son traité : comment et quand le monde prendra-t-il fin ?
Les prophéties apocalyptiques de l’abbé Joachim de Fiore, au XIIe siècle, ont divisé l’Église. Joaquin affirmait que l’histoire était le miroir du Dieu trinitaire, et que l’Antéchrist — le tyran mondial par excellence — inaugurerait bientôt la troisième ère. (Ses disciples fixèrent cette date à l’année 1260.) Il prédit que cet Antéchrist deviendrait pape. En réfutant les joachinistes, Bonaventure s’opposa à leur certitude quant au jour et à l’heure de l’arrivée de l’Antéchrist. Mais Bonaventure a également résisté à la tentation opposée : l’humilité épistémique de son rival aristotélicien Thomas d’Aquin, pour qui « on ne peut déterminer aucune période, longue ou courte, au cours de laquelle il faille attendre la fin du monde », et dans l’enseignement duquel, selon Ratzinger, « la conscience eschatologique passe au second plan ».
Bonaventure est allé plus loin en dénonçant l’aristotélisme averroïste, source importante de la redécouverte d’Aristote en Occident, qui enseignait l’éternité du monde, la nécessité du destin et l’unité de l’intellect. Bonaventure a qualifié ces trois doctrines de « 666 » de l’Apocalypse 13, 18, et Ratzinger observe que c’est la première de ces doctrines — la notion selon laquelle le temps se poursuit à l’infini et l’histoire ne prend jamais fin — que Bonaventure considérait « comme l’hérésie primordiale et l’essence même du monstre apocalyptique ».
Dans ce grand débat, Ratzinger s’est rangé du côté de Bonaventure : le fait de ne pas connaître le jour et l’heure exacts du retour du Seigneur n’est pas une excuse pour manquer de curiosité. Mais quant aux implications pour le XXe siècle et au-delà, Ratzinger est resté silencieux. Il en explique la raison dans une note de bas de page citant son directeur de thèse, Gottlieb Söhngen :
« Dans le cas de Bonaventure, nous voyons à quel point il est difficile de fixer les limites appropriées aux images [apocalyptiques]. Les images apocalyptiques sont comme un torrent d’eau qui déborde et qu’il est difficile de contenir. Et, malgré tous les efforts pour adoucir l’imaginaire, le ton apocalyptique prédomine. Même un Mozart ne peut empêcher une trompette de sonner comme une trompette ! ».
En d’autres termes, il faut se garder de répandre des rumeurs sur l’apocalypse. Si Ratzinger devait un jour franchir le pas de l’eschatologie académique vers la politique terrestre et son rôle dans la fin du monde, il le ferait avec prudence — avec tant de prudence que, même en abordant le sujet, il citait son directeur de thèse, qui à son tour faisait référence à un autre théologien.
La philosophie peut sembler irrémédiablement éloignée de la connaissance politique et scientifique. Ratzinger pensait le contraire. Il considérait la philosophie et la théologie comme des moyens complémentaires pour comprendre Dieu et le tout, y compris la politique et la science. Dans cette perspective, en 1969, Ratzinger énuméra à la radio plusieurs « crises » qui assaillaient l’Église. L’érosion positiviste de « la question de l’existence de Dieu » a catalysé la « crise du présent », « la crise de notre conception de la réalité », la « crise générale de la pensée » et « la crise du modernisme ». Ces crises de l’esprit et de l’âme, prédisait-il, allaient bientôt décimer l’Église :
De la crise actuelle naîtra l’Église de demain : une Église qui aura beaucoup perdu. Elle se réduira et devra repartir de zéro, pratiquement… L’Église sera une Église plus spirituelle, qui ne s’arrogera aucun mandat politique.
Cela signifierait-il un retour à l’Église primitive, contemplative et politiquement abstinente, un retour aux attentes millénaristes, voire leur accomplissement ? Joaquín et Bonaventure le croyaient tous deux et ont prophétisé le repli de l’Église vers la contemplation dans ses derniers jours.
Cependant, comme il l’avait fait dans sa Habilitationsschrift, Ratzinger a laissé à d’autres le soin de juger dans quelle mesure il prenait cette possibilité au sérieux. Son ouvrage de 1977, Eschatologie, s’ouvre sur la mise en évidence d’une autre « crise » (la « crise émergente de la civilisation européenne ») et réaffirme l’eschatologie orthodoxe traditionnelle, y compris l’avènement final d’un Antéchrist annoncé par des signes identifiables. Mais Eschatologie n’aborde guère plus les questions terrestres que La théologie de l’histoire chez saint Bonaventure. Il critique l’optimisme de la théologie de la libération, mais s’abstient par ailleurs de tout commentaire politique.
Onze ans plus tard, un public de Manhattan a découvert un Ratzinger moins réservé. Conduit à New York par le rédacteur en chef fondateur de First Things, Richard John Neuhaus, pour prononcer la conférence Erasmus de 1988, il a commencé son discours, intitulé « L’interprétation biblique en crise », en sonnant le clairon :
« Dans l’Histoire de l’Antéchrist de Vladimir Soloviev, l’ennemi eschatologique du Rédempteur gagnait la confiance des croyants […] du fait qu’il avait obtenu son doctorat en théologie à Tübingen et rédigé un ouvrage exégétique reconnu comme pionnier dans ce domaine. »
Ratzinger enchaîna ensuite en critiquant les exégètes Martin Dibelius et Rudolf Bultmann. Si Ratzinger espérait que le public établisse un lien entre la crise de l’interprétation biblique et une crise apocalyptique d’ampleur historique et mondiale qui se profilait à l’horizon, et qu’il perçoive ainsi Dibelius et Bultmann comme des agents de l’Antéchrist, il leur faudrait accomplir eux-mêmes cette tâche ardue.
Ratzinger a laissé échapper un autre indice : dans la vision réductrice et purement historique de Jésus proposée par Dibelius et Bultmann, « tous les éléments apocalyptiques, sacramentels et mystiques doivent être éliminés ».
Lorsque Benoît XVI est devenu pape, le public auquel s’adressaient ses clins d’œil et ses allusions s’est élargi, passant des cardinaux et des théologiens érudits au monde entier. Benoît XVI a fait faire la une des journaux avec l’Antéchrist lorsqu’il a demandé au cardinal Giacomo Biffi de présenter les méditations de Carême 2007 aux dirigeants du Vatican. Biffi avait pour habitude d’évoquer l’Antéchrist pendant son mandat d’archevêque de Bologne, et il a accepté de donner une conférence privée sur la description que Soloviev fait de l’Antéchrist. L’éloge de Benoît XVI est intrigant :
« Vous [Biffi] nous avez offert un diagnostic très perspicace et précis de notre situation actuelle, et vous nous avez surtout montré comment, derrière tant de phénomènes de notre temps qui semblent très éloignés de la religion et du Christ, il y a une question, une attente, un désir. »
Plus tard dans la même année, Benoît XVI a de nouveau exprimé de manière indirecte certaines réflexions sur l’Antéchrist dans son encyclique Spe Salvi (« Sauvés par l’espérance »). À cette occasion, il cita des propos inhabituellement apocalyptiques d’Emmanuel Kant :
« Si le christianisme venait un jour à ne plus être digne d’amour… alors le rejet et l’opposition à son égard domineraient la pensée humaine ; et l’Antéchrist… entamerait son règne — bien que bref ».
Dans cette même encyclique, Benoît XVI a écrit :
« La foi dans le Christ n’a jamais regardé uniquement vers le passé ou uniquement vers le ciel, mais toujours aussi vers l’avenir, vers l’heure de la justice que le Seigneur a proclamée à maintes reprises. Ce regard tourné vers l’avenir a conféré au christianisme son importance pour le moment présent »
Ces paroxysmes apocalyptiques font passer Benoît pour un baptiste du Sud prêchant le feu et le soufre. Bien qu’ils soient rares, il est étrange qu’ils aient été oubliés parmi ses soixante-six livres et ses nombreux discours. Mais tout le monde ne les a pas ignorés.
Le philosophe Giorgio Agamben a compris Benoît XVI comme peu d’autres, et a vu dans sa démission une prédiction de la fin et l’aboutissement de la fascination que Benoît XVI éprouvait depuis longtemps pour le théologien Tyconius. L’ouvrage d’Agamben publié en 2017, Le mystère du mal, met en lumière l’admiration du jeune Ratzinger pour la théorie de Tyconius sur une « Église bipartite » qui renferme à la fois le Christ et l’Antéchrist (« fusca sum et decora » [Cantique des Cantiques 1, 5]), une Église qui se divisera en deux à la fin des temps. Lorsque son biographe Peter Seewald lui a demandé en 2018 si Agamben avait raison d’affirmer que la renonciation de Benoît XVI équivalait à « un appel à la conscience eschatologique », le pape émérite ne l’a pas nié.
Dans notre gérontocratie, les quatre-vingts ans sont les nouveaux dix-huit ans, l’âge où l’on peut enfin se comporter comme un adulte irresponsable et dire ce que l’on pense. Et dans sa vieillesse, Benoît XVI a commencé à s’exprimer avec une clarté qu’il n’avait jusqu’alors réservée qu’à ses lecteurs les plus proches. Il a déclaré à Seewald dans cette même interview de 2018 : « La société moderne formule un credo antichrétien et s’y opposer est puni par l’excommunication sociale. Il est naturel de craindre ce pouvoir spirituel de l’Antéchrist, et l’aide des prières de tout un diocèse et de l’Église universelle est véritablement nécessaire pour y résister ».
Trois ans auparavant, de manière inattendue, l’homme politique slovaque Vladimír Palko avait reçu une lettre de Benoît XVI dans laquelle celui-ci louait son livre Die Löwen Kommen (« Les lions arrivent »). La lettre contenait ces mots :
« Nous voyons comment le pouvoir de l’Antéchrist s’étend, et nous ne pouvons que prier pour que le Seigneur nous accorde des pasteurs forts qui défendent son Église en cette heure de détresse face au pouvoir du mal. »
Quiconque réfléchit suffisamment à l’Antéchrist identifie un candidat précis. Benoît a résisté à la tentation sensationnaliste de nommer son suspect. Mais il nous a laissé des indices.
Une possibilité, bien sûr, est le pape libéral qui lui a succédé. Selon Joachim, l’Antéchrist accéderait à la papauté après un pape vertueux. Plusieurs joaquimistes pensaient que le pape Célestin V, qui, tout comme Benoît, avait abdiqué à l’âge de quatre-vingt-cinq ans, était ce bon pape, ce qui faisait de son successeur, Boniface VIII, l’Antéchrist. Benoît savait tout cela lorsqu’en 2009, il déposa son pallium papal sur la tombe de Célestin, une semaine après avoir donné une conférence sur la théorie de Tyconius concernant l’Église bipartite.
Benoît pensait-il que le pape François était l’Antéchrist ?
Aussi tentante que soit cette théorie, Benoît se méfiait d’une autre personne. L’Antéchrist de Soloviev est un théologien libéral nietzschéen qui, comme Benoît l’avait mentionné dans sa conférence « Érasme », séduit ses disciples en partie grâce à son titre honorifique en théologie décerné par l’université de Tübingen.
Ce dernier détail amusait Benoît XVI — il l’a d’ailleurs souligné à nouveau dans son ouvrage de 2007, Jésus de Nazareth —, peut-être parce qu’il avait lui-même enseigné à Tübingen entre 1966 et 1969. Mais si nous nous arrêtons là, nous passerons à côté de l’intention la plus subtile de Benoît XVI.
Hans Küng était un prêtre charismatique et un collègue de Ratzinger à Tübingen (où Küng a enseigné de 1960 à 1996). À trente-quatre ans, Küng fut l’un des plus jeunes periti (experts) du Concile Vatican II, qui a adopté bon nombre de ses recommandations. « Jamais plus un théologien n’aurait autant d’influence », a observé le vaticanologue Peter Hebblethwaite. Plus tard, Küng a défendu l’euthanasie, nié l’infaillibilité papale, reçu un accueil chaleureux de John F. Kennedy à la Maison Blanche, guidé Tony Blair dans sa conversion au catholicisme et a été déchu de son droit d’enseigner la théologie catholique par le pape Jean-Paul II. Il a influencé l’Église davantage qu’un pape moyen.
Le « Weltethos » panreligieux de Küng a marqué l’ordre du jour de la réunion de 1993 du Parlement des religions du monde à Chicago. Robert Spaemann, un philosophe catholique qui avait donné des conférences sur l’histoire de l’Antéchrist de Soloviev et qui était un ami intime de Benoît XVI, a sévèrement critiqué le concept d’un Weltethos en 1996 (« Weltethos als Projekt »). « Par-dessus tout », écrivait Spaemann, « planait le nom d’un professeur de théologie de Tübingen ».
À l’instar de l’Antéchrist, dont la devise est « paix et sécurité » (1 Th. 5, 3), le Weltethos de Küng avait pour objectif la paix mondiale : « Il n’y a pas de paix entre les nations sans paix entre les religions. Il n’y a pas de paix entre les religions sans dialogue entre elles ». Une obsession pour la paix distingue également l’Antéchrist de Soloviev du Christ : « Le Christ a apporté l’épée », dit l’Antéchrist. « Moi, j’apporterai la paix ». Il reproche au Christ de « diviser l’humanité par la notion du bien et du mal » et de « menacer la terre du Jour du Jugement ». Comme le remarque Spaemann, de la même manière, « la version édulcorée du christianisme de Küng » décourage toute réflexion sur la fin des temps. « Sans doute, écrit Spaemann, lorsque Jésus parlait du Jugement dernier… il ne s’attendait pas à un sourire de soulagement de la part de ses auditeurs ». Et Küng va plus loin, écartant non seulement l’apocalypse, mais aussi l’avertissement du Christ selon lequel « si ces jours n’étaient pas abrégés, personne ne serait sauvé » — c’est-à-dire que Küng nous demande d’oublier l’Antéchrist et la Grande Tribulation. Ce monde est tout ce que nous avons, et c’est à nous de le sauver : il n’y a pas de survie sans Weltethos.
L’Antéchrist de Soloviev fait du prosélytisme à travers un best-seller, La voie ouverte vers la paix et la prospérité universelles. Cet ouvrage « englobait tout et résolvait tous les problèmes.
Il alliait un noble respect des traditions et des symboles anciens à un radicalisme large et audacieux sur les questions sociopolitiques. Il combinait une liberté de pensée illimitée avec la plus profonde appréciation de tout ce qui est mystique ».
L’individualisme absolu coexistait avec un zèle ardent pour le bien commun, et l’idéalisme le plus élevé dans les principes directeurs se combinait harmonieusement avec une parfaite concrétisation dans les solutions pratiques répondant aux besoins de la vie ». Spaemann décrit le Weltethos de Küng dans un langage étonnamment similaire : « Il a analysé à l’avance toutes les objections. Sa voie est la « voie du milieu raisonnable » : « entre le libertinage et le légalisme », « entre la convoitise des biens et le mépris de ceux-ci », « entre l’hédonisme et l’ascétisme », « entre le plaisir sensuel et l’hostilité envers les sens »… « entre la mondanité et la négation du monde », « entre le rationalisme et l’irrationalisme », et ainsi de suite.
Quant à Ratzinger, il a jugé ces arguments si convaincants que, lors d’un débat en 2004 avec Jürgen Habermas, au lieu de réfuter Küng lui-même, il s’est contenté de renvoyer les lecteurs à l’essai de Spaemann.
La guerre silencieuse de Benoît XVI contre Küng, qui a débuté dans les années 1960 à Tübingen, marque le front le plus récent d’une bataille qui se livre, au moins, depuis les années 1260. Sur ce champ de bataille se sont affrontés en leur temps Soloviev et Nietzsche, et avant eux Bonaventure et Thomas d’Aquin, débattant de questions qui touchaient au destin du monde. Rien n’aurait moins surpris Ratzinger et Spaemann que de découvrir que l’Antéchrist se serait présenté sous les traits d’un collègue universitaire tel que Küng.
Aujourd’hui, ces trois hommes sont morts, et l’idée que l’Antéchrist puisse griffonner dans une université quelconque semble dépassée et ridicule. Personne n’écrit ni ne pense avec la subtilité et la force de ces trois hommes, et si quelqu’un le faisait, personne ne s’en rendrait compte.
L’erreur de Benoît XVI, qui a tenu pour acquis que les idées auraient toujours de l’importance, a peut-être été celle d’un grand maître, mais elle n’en reste pas moins une erreur. Au cours de ses dernières années, moins réservées, Benoît XVI s’est peut-être rendu compte que le monde avait laissé derrière lui les débats universitaires sur lesquels reposaient son autorité et sa grandeur ; que seul un penseur de la « génération silencieuse » comme Agamben parvenait ne serait-ce qu’à l’approcher ; que le monde universitaire avait depuis longtemps cessé de produire des alliés comme Spaemann et des ennemis comme Küng ; et que notre monde avait perdu tout intérêt pour son passé et toute foi en son avenir.
On peut pardonner au Benoît universitaire d’avoir cru que son monde durerait éternellement, mais pour le Benoît chrétien, ce fut une grave erreur. Platon, Aristote et les philosophes qui leur ont succédé ont écrit entre les lignes sur les questions éternelles. Ils ont écrit non seulement pour leurs brillants contemporains, mais aussi pour ceux qui aiment réfléchir, à toutes les époques et en tous lieux.
Ils ont affirmé l’éternité du monde et n’ont pas douté que l’avenir apporterait de nouveaux étudiants dotés de l’intelligence et du temps nécessaires pour se consacrer à la tâche d’interprétation — très longue, jamais facile, mais toujours agréable — propre à un philosophe. Mais le chrétien sait que rien ne dure éternellement, car ce monde a un commencement et une fin. L’apocalypse, la révélation de tous les secrets et la fin de toutes les interprétations, arrive tôt ou tard. Il y a un moment et un lieu pour l’ésotérisme, dont l’antonyme est la révélation. Mais pas dans les questions qui concernent le destin du monde — et de nos âmes.
Car lorsque le temps presse et que l’heure approche, qui peut espérer le salut dans la réticence philosophique ?

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