Communication, culture et évangélisation au IIIe millénaire: au pied du Sycomore

30 Oct 2026 | Benoît XVI

Dans sa catéchèse hebdomadaire du mercredi 28 octobre, Léon XIV a rappelé « la relation réciproque entre la prédication de l’évangile et les différentes manifestations de la culture » (cf. Léon XIV, Benoît XVI, et l’a foi dans la culture d’aujourd’hui).

Occasion de rappeler un exposé du cardinal Ratzinger alors qu’il était invité en Italie à un colloque « COMMUNICATION ET CULTURE : NOUVELLES VOIES POUR L’ÉVANGÉLISATION AU TROISIÈME MILLÉNAIRE » le 9 novembre 2002.

Le texte avait été repris par Avvenire en 2005, à l’occasion de son élection comme pape, puis reproduit par mon amie Raffaella, dans son magnifique blog, malheureusement muet depuis 2024, mais qui reste vivant par la masse gigantesque et unique de documentation sur le pontificat de Benoît.

« Le sycomore est un arbre qui produit une multitude de fruits. Mais ceux-ci n’ont aucune saveur si on ne les incise soigneusement et si on ne laisse pas s’écouler leur jus, afin qu’ils deviennent agréables au goût. C’est pour cette raison, pensons-nous, que (le sycomore) est un symbole de l’ensemble des peuples païens : il produit en grande quantité, mais il est en même temps insipide. Cela découle d’une vie selon les coutumes païennes. Lorsqu’on parvient à l’entailler avec le Logos, il se transforme, devient savoureux et utilisable ».
…
Certes, en fin de compte, seul le Logos lui-même peut conduire nos cultures à leur pureté et à leur maturité authentiques, mais le Logos a besoin de ses serviteurs, des « cultivateurs de sycomores » : l’intervention nécessaire suppose de la compétence, une connaissance des fruits et de leur processus de maturation, de l’expérience et de la patience

Au pied du sycomore. Discours du cardinal Joseph Ratzinger sur la communication, la culture et l’évangélisation (2002)


Au pied du sycomore

Intervention du cardinal Joseph Ratzinger lors du colloque « COMMUNICATION ET CULTURE : NOUVELLES VOIES POUR L’ÉVANGÉLISATION AU TROISIÈME MILLÉNAIRE

9 novembre 2002

Le thème qui m’a été proposé comprend trois concepts principaux : communication – culture – évangélisation.

Il faut tout d’abord préciser que les deux concepts de communication et d’évangélisation sont clairement liés : l’évangélisation est la communication d’une parole, qui est bien plus qu’une simple parole – c’est un mode de vie, voire la vie elle-même. Ainsi, la question qui se pose avant tout est la suivante : comment l’Évangile peut-il franchir le seuil qui me sépare de l’autre ? Comment parvenir à une communion dans l’Évangile, de sorte qu’il ne se contente pas de m’unir à l’autre, mais qu’il nous unisse tous deux à la parole de Dieu, faisant ainsi naître une unité qui a véritablement de la profondeur ?

.

Entre les deux mots « communication » et « évangélisation » de notre thème se trouve le mot « culture ». Il s’agit manifestement de désigner ainsi le moyen de communication, le cadre dans lequel la communication peut s’opérer.

En effet, l’Évangile n’est pas porté à des hommes dont l’esprit serait une « tabula rasa », comme l’est, selon Aristote et Thomas d’Aquin, l’esprit humain au premier instant de son éveil à la vie. Non, la tabula de l’esprit, à laquelle parvient notre prédication, est remplie d’innombrables inscriptions et est continuellement en contact avec d’innombrables communications, de sorte qu’il semble presque impossible d’y ajouter quoi que ce soit d’autre.

Dans la surabondance d’informations d’aujourd’hui, y a-t-il encore de la place sur la table de nos âmes, ou bien l’Évangile, comme cela semble souvent être le cas, ne peut-il désormais être inscrit que sur sa marge la plus extérieure ? Ou peut-être l’Évangile n’est-il pas une information parmi d’autres, une ligne sur la table à côté des autres, mais la clé, un message d’une nature totalement différente de ces nombreuses informations qui nous submergent jour après jour ?

… la personne humaine n’est jamais seule, elle est façonnée par une communauté qui lui offre les formes de la pensée, du sentiment et de l’action. Cet ensemble de formes de pensée et de représentation, qui façonne a priori l’être humain, nous l’appelons culture.

De la question de la nature de ce message dépend d’ailleurs aussi celle de la forme juste de sa communication. Si l’Évangile n’apparaît que comme une nouvelle parmi tant d’autres, il risque d’être écarté au profit d’autres messages plus importants. Mais comment la communication, que nous appelons Évangile, parvient-elle à faire comprendre qu’elle est précisément une forme d’information totalement autre – dans notre usage linguistique, plutôt une « performation », un processus vital, grâce auquel seul l’instrument de l’existence peut trouver son juste ton ?

.

Il n’est pas facile d’y répondre. J’avais affirmé que la table de l’esprit n’est pas dépourvue d’inscriptions. Il faut ajouter : la personne humaine n’est jamais seule, elle est façonnée par une communauté qui lui offre les formes de la pensée, du sentiment et de l’action. Cet ensemble de formes de pensée et de représentation, qui façonne a priori l’être humain, nous l’appelons culture.

Il ne s’agit pas, de manière abstraite, de la relation entre l’Évangile et la culture, mais de la manière dont on peut rendre l’Évangile communicable dans le cadre de la culture d’aujourd’hui. Il faut donc, au moins très brièvement, nous demander : qu’est-ce donc que notre culture, qui s’inscrit aujourd’hui sur la table de nos âmes ?

La culture comprend avant tout la langue commune, puis la constitution de la communauté, ensuite l’État avec ses différentes instances, le droit, les coutumes, les conceptions morales, l’art, les formes de culte, etc. La parole de l’Évangile s’inscrit dans cet ensemble vital qu’est la « culture ». Elle doit y être rendue compréhensible, y devenir efficace, façonner toute cette forme de vie, y être pour ainsi dire le levain qui imprègne toute la pâte. L’Évangile présuppose dans une certaine mesure la culture ; il ne la remplace pas, mais il la façonne. Dans le monde grec, le terme qui correspond le mieux à notre concept de culture est le mot paideia – l’éducation au sens le plus élevé, dans la mesure où elle conduit l’homme à la véritable humanité ; les Latins ont exprimé la même chose par le mot eruditio : l’homme est « civilisé » [en italien, la forme primative di-rozzato; « dégrossi », ndt], il est formé en tant que véritable être humain. En ce sens, l’Évangile est par nature paideia – culture –, mais dans cette éducation de l’homme, il s’unit à toutes les forces qui se proposent de façonner l’être humain en tant qu’être communautaire.

Le thème qui m’est proposé ajoute toutefois à la question générale de la communication de l’Évangile par le biais de la culture une dimension temporelle supplémentaire : le troisième millénaire.

Il ne s’agit donc pas, de manière abstraite, de la relation entre l’Évangile et la culture, mais de la manière dont on peut rendre l’Évangile communicable dans le cadre de la culture d’aujourd’hui. Il faut donc, au moins très brièvement, nous demander : qu’est-ce donc que notre culture, qui s’inscrit aujourd’hui sur la table de nos âmes ?

Nous ne pouvons sous-estimer les éléments persistants d’une culture chrétienne et nous ne voulons pas, dans notre zèle de renouveau, les mettre de côté comme des vieilleries, comme cela s’est produit ici et là dans l’enthousiasme initial de la période postconciliaire, où toute la culture chrétienne existante, par une singulière rupture temporelle, a été soudainement qualifiée de « préconciliaire » et ainsi étiquetée comme dépassée.

Cette précision temporelle s’accompagne en outre, en raison du cadre de notre colloque, d’une dimension locale : il s’agit de l’Église en Italie. Or, l’Italie, avec ses caractéristiques tout à fait spécifiques, fait partie du monde occidental et de sa culture. Cette culture a, d’une part, été façonnée par le christianisme, et en Italie, cette imprégnation par la foi catholique est sans aucun doute encore nettement plus forte qu’dans de nombreux autres pays occidentaux. En ce sens, l’Évangile ne s’exprime pas ici simplement dans un cadre totalement étranger. Nous ne pouvons sous-estimer ces éléments persistants d’une culture chrétienne et nous ne voulons pas, dans notre zèle de renouveau, les mettre de côté comme des vieilleries, comme cela s’est produit ici et là dans l’enthousiasme initial de la période postconciliaire, où toute la culture chrétienne existante, par une singulière rupture temporelle, a été soudainement qualifiée de « préconciliaire » et ainsi étiquetée comme dépassée.

Non, nous devrions nous réjouir de ces formes chrétiennes qui façonnent notre vie communautaire, les dépoussiérer et les purifier – là où cela est nécessaire –, mais surtout les renforcer et les encourager.

Depuis le Siècle des Lumières, la culture occidentale s’éloigne de plus en plus rapidement de ses fondements chrétiens. La dissolution de la famille et du mariage, les attaques croissantes contre la vie humaine et sa dignité, la réduction de la foi à une réalité subjective et la sécularisation de la conscience publique qui en découle, ainsi que la fragmentation et la relativisation de l’ethos, nous le montrent de manière on ne peut plus claire.

Cependant, depuis toujours, même au Moyen Âge, cette culture chrétienne était minée par des éléments non chrétiens et antichrétiens. Depuis le Siècle des Lumières, la culture occidentale s’éloigne de plus en plus rapidement de ses fondements chrétiens. La dissolution de la famille et du mariage, les attaques croissantes contre la vie humaine et sa dignité, la réduction de la foi à une réalité subjective et la sécularisation de la conscience publique qui en découle, ainsi que la fragmentation et la relativisation de l’ethos, nous le montrent de manière on ne peut plus claire. En ce sens, la culture d’aujourd’hui en Italie, et sous des formes diverses dans tout le monde occidental, est également une culture déchirée par des contradictions internes. Il existe des formes de culture chrétienne qui s’affirment ou refont surface ; à côté d’elles, on observe, avec une force de diffusion croissante, des formes qui s’opposent à la paideia chrétienne. L’évangélisation, qui s’adresse à cette culture, n’a donc pas affaire à un public homogène. Elle doit exercer l’art du discernement dans une réalité contradictoire et doit trouver, même dans les zones sécularisées de cette culture, des voies qui s’ouvrent à la foi.

.

L’image du Sycomore

Avant de tenter de concrétiser davantage ces réflexions en quelques thèses, je voudrais proposer, pour ce parcours de rencontre et de confrontation culturelle, une image que j’ai trouvée chez Basile le Grand (+ 379), qui, face à la culture grecque de son temps, s’est vu confronté à une tâche très similaire à celle qui nous est confiée.

Basile s’inspire de la présentation que le prophète Amos fait de lui-même, lorsqu’il dit : « J’étais berger et cultivateur de sycomores » (7, 14). La traduction grecque du livre du prophète, la LXX, rend plus clairement la dernière expression de la manière suivante : « J’étais inciseur de sycomores ». Cette traduction s’appuie sur le fait que les fruits du sycomore doivent être incisés avant la récolte, puis mûrissent en quelques jours. Basile part de cette pratique dans son commentaire sur Ésaïe 9, 10 ; en effet, il écrit :

« Le sycomore est un arbre qui produit une multitude de fruits. Mais ceux-ci n’ont aucune saveur si on ne les incise soigneusement et si on ne laisse pas jaillir leur jus, afin qu’ils deviennent agréables au goût. C’est pour cette raison, pensons-nous, que (le sycomore) est un symbole de l’ensemble des peuples païens : il produit en grande quantité, mais il est en même temps insipide. Cela découle d’une vie selon les coutumes païennes. Lorsqu’on parvient à l’entailler avec le Logos, il se transforme, devient savoureux et utilisable ».

Christian Gnilka commente ainsi ce passage :

« Dans ce symbole, on retrouve l’ampleur, la richesse, la somptuosité du paganisme… mais on y trouve aussi sa limite : tel quel, il est insipide, inutilisable. Il a besoin d’un changement total, mais ce changement ne détruit pas la substance, il lui confère la qualité qui lui manque… Les fruits restent des fruits ; leur abondance n’est pas diminuée, mais reconnue comme une qualité »…

D’autre part, la transformation nécessaire ne saurait être soulignée plus fortement, d’un point de vue imagé, qu’en disant précisément que ce qui n’était auparavant pas consommable devient comestible. De plus, le « jaillissement » du jus semble faire allusion au processus de purification ».

Il faut encore noter une chose : la transformation nécessaire ne peut découler d’une propriété de l’arbre et de son fruit – une intervention du cultivateur, une intervention de l’extérieur, est nécessaire.

En appliquant cela au paganisme, à ce qui est propre à la culture humaine, cela signifie : le Logos lui-même doit agir sur nos cultures et leurs fruits, afin que ce qui n’était pas consommable soit purifié et devienne non seulement consommable, mais bon.

En observant attentivement le texte et ses affirmations, nous pouvons ajouter une réflexion supplémentaire : certes, en fin de compte, seul le Logos lui-même peut conduire nos cultures à leur pureté et à leur maturité authentiques, mais le Logos a besoin de ses serviteurs, des « cultivateurs de sycomores » : l’intervention nécessaire suppose de la compétence, une connaissance des fruits et de leur processus de maturation, de l’expérience et de la patience. Puisque Basile parle ici de l’ensemble des païens et de leurs mœurs, il est évident que cette image ne concerne pas simplement la conduite individuelle des âmes, mais la purification et la maturation des cultures, d’autant plus que le mot « mœurs » (mores) est l’un des termes qui, chez les Pères, correspond plus ou moins à notre concept de culture.

Ainsi, ce texte illustre précisément ce sur quoi nous nous interrogeons : le chemin de l’évangélisation au sein de la culture, la relation entre l’Évangile et la culture. L’Évangile ne se tient pas à l’écart de la culture. Il ne s’adresse pas simplement à l’individu, mais à la culture, qui façonne la croissance et le devenir spirituel de chacun, sa fécondité ou sa stérilité pour Dieu et pour le monde.


L’évangélisation n’est pas non plus une simple adaptation à la culture, c’est-à-dire le fait de se parer d’éléments culturels au sens d’une conception superficielle de l’inculturation, qui estime que quelques innovations dans la liturgie et des expressions linguistiques modifiées suffisent. Non, l’Évangile est une coupure – une purification qui se transforme en maturation et en guérison. C’est une coupure qui exige un approfondissement et une compréhension patients, afin qu’elle soit opérée au bon moment, dans le bon contexte et de la bonne manière ; elle exige donc de la sensibilité, une compréhension de la culture de l’intérieur, de ses risques et de ses possibilités cachées ou même manifestes. Il est donc évident que cette « coupe » « n’est pas l’affaire d’un instant, qui devrait ensuite simplement être suivi d’une maturation évidente », mais qu’il faut une rencontre patiente et continue entre le Logos et la culture, médiatisée par le service des croyants.


Il me semble que c’est ainsi qu’a véritablement été dit l’essentiel de ce qu’exige la rencontre aujourd’hui nécessaire entre la foi et la culture. Ainsi est également corrigée la conception unilatérale que nous associons souvent aujourd’hui au concept d’inculturation. Il est peut-être toutefois encore utile d’illustrer brièvement, en trois thèses, ce que l’on a voulu dire.

.

  1. La foi chrétienne est ouverte à tout ce qu’il y a de grand, de vrai et de pur dans la culture du monde, comme Paul l’a bien exprimé dans la lettre aux Philippiens : « Tout ce qui est vrai, noble, juste, pur, aimable, honorable, tout ce qui est vertueux et digne d’éloges, que tout cela soit l’objet de vos pensées » (4,8). Paul fait ici certainement référence avant tout aux éléments essentiels de la conception morale stoïcienne, qu’il estimait proche du christianisme, mais aussi, de manière générale, à tout ce qu’il y avait de grand dans la culture gréco-romaine.
    Ce qu’il a dit dans ce contexte a une portée universelle. Celui qui évangélise aujourd’hui cherchera avant tout, dans notre culture, ce qui s’ouvre à l’Évangile et s’attachera, pour ainsi dire, à développer davantage ces « graines de la Parole ».
    Il tiendra naturellement compte aussi des contextes sociologiques et psychologiques qui, aujourd’hui, s’opposent à la foi ou, au contraire, peuvent devenir des points de rencontre. Autrefois, le christianisme avait vu le jour dans une culture urbaine et n’avait réussi que lentement à toucher la campagne : les habitants de la campagne restaient « païens ». Il s’est ensuite associé à la culture agraire et doit aujourd’hui retrouver, au sein des cultures urbaines, les espaces où il pourra s’implanter. Les « mouvements », les nouvelles formes de parcours de foi dans les pèlerinages, etc., les rencontres dans les sanctuaires, les journées de la jeunesse indiquent des modèles ; les Conférences épiscopales devront y réfléchir avec leurs experts.
    .
  2. La foi reconnaît et recherche les points de contact, elle récupère ce qu’il y a de bon, mais elle s’oppose aussi à ce qui, dans les cultures, ferme les portes à l’Évangile. C’est une « coupure », comme nous l’avons entendu.
    Elle a donc toujours été critique à l’égard des cultures et doit, aujourd’hui encore, se montrer intrépide et courageuse. Les irénismes n’aident personne.
    Hugo Rahner l’a démontré avec efficacité dans son ouvrage sur la « pompa diaboli » : le renoncement à la « pompe du démon » fait en effet partie du rite baptismal. De quoi s’agit-il ? De quoi le chrétien se séparait-il ici ? En réalité, ce terme faisait avant tout référence au théâtre païen, aux jeux du cirque, où le massacre d’hommes était devenu un spectacle recherché, où la cruauté, la violence et le mépris de l’homme constituaient le summum du divertissement. Mais ce renoncement au théâtre englobait naturellement tout un type de culture ou, pour mieux dire : la dégénérescence d’une culture, dont devait avant tout se séparer celui qui voulait devenir chrétien et qui s’engageait à voir dans l’homme une image de Dieu et à vivre en tant que telle. Ainsi, ce renoncement baptismal est l’expression synthétique du caractère critique à l’égard de la culture qui est propre au christianisme et le signe de la « rupture » qui s’impose ici. Qui ne verrait pas les analogies avec le présent et ses dégénérescences culturelles ?
  3. Personne ne vit seul. La référence au rapport entre l’Évangile et la culture vise à mettre cela en lumière.
    Devenir chrétien nécessite une relation vitale, au sein de laquelle puissent s’opérer l’assainissement et la transformation de la culture. L’évangélisation n’est jamais seulement une communication intellectuelle, c’est un processus vital, une purification et une transformation de notre existence, et c’est pourquoi un cheminement commun est nécessaire. C’est pourquoi la catéchèse doit nécessairement prendre la forme du catéchuménat, au cours duquel les assainissements nécessaires peuvent s’accomplir, et où s’établit surtout le lien entre la pensée et la vie.
    À cet égard, le récit que Cyprien de Carthage (+ 258) a fait de sa conversion à la foi chrétienne est éloquent. Il nous raconte qu’avant sa conversion et son baptême, il ne pouvait absolument pas imaginer comment on pouvait vivre en chrétien et surmonter les habitudes de son époque. Il en donne une description crue, qui rappelle précisément les Satires de Juvénal, mais qui fait aussi penser au contexte de vie dans lequel les jeunes doivent vivre aujourd’hui : peut-on être chrétien ici ? N’est-ce pas là un mode de vie dépassé ? Combien de personnes se posent cette question, à juste titre d’ailleurs si l’on s’en tient à un point de vue purement humain. Mais l’impossible, raconte Cyprien, a été rendu possible par la grâce de Dieu et le sacrement de la renaissance, qui est naturellement envisagé dans le cadre concret où il peut devenir efficace : dans le cheminement commun des croyants, qui ouvrent une voie alternative à suivre et la montrent comme possible.
    Nous revenons ici au thème de la culture, au thème de la « rupture ». En effet, Cyprien parle précisément de la violence des « habitudes », c’est-à-dire d’une culture qui fait apparaître la foi comme impossible.
    Plus de cent ans plus tard, Grégoire de Nazianze (+ 390) exalte la conversion de Cyprien en ces termes : « Ses connaissances… sont également attestées par ses œuvres, dont il a composé un grand nombre, remarquables pour notre sujet, après que, grâce à la bonté de Dieu, “qui crée tout” et “tourne tout au mieux” (Amos 5,8 LXX), il eut mis à l’abri sa formation antérieure en la faisant basculer de ce côté-ci et eut soumis l’irrationalité à la raison. » C’est précisément parce que, sur le chemin de la conversion, par la coupe du Logos, il a transformé la culture de son monde qu’il a « préservé » ce qu’elle contenait d’essentiel et de vrai.

.

En incisant le sycomore de la culture antique, les Pères l’ont, dans son ensemble, « préservée » pour nous et transformée d’un instrument pourri en un fruit grandiose. Telle est la tâche qui nous est proposée aujourd’hui face à la culture sécularisée de notre temps : c’est cela, l’évangélisation de la culture.

© Copyright Avvenire, 24 avril 2005

0 commentaires

Vous aimerez aussi
Benoît XVI, « un homme pour l’éternité »

Benoît XVI, « un homme pour l’éternité »

J'emprunte ce titre à celui de la Conférence inaugurale d'un colloque qui se tient ces jours-ci dans le sud de l'Espagne pour rendre hommage à la figure de Benoît XVI, dans le cadre des festivités commémorant le 100ème anniversaire de sa naissance (1927-2027). Il est...

Quand Benoît XVI parlait explicitement des émeutes en France

Quand Benoît XVI parlait explicitement des émeutes en France

Début novembre 2005, une vague d'émeutes et de violences secouait la France. Elle faisait suite à la mort, le 27 octobre 2005 à Clichy-sous-Bois, de deux jeunes issus de l' immigration, électrocutés dans un transformateur électrique où ils s'étaient cachés pour fuir...

Share This