Après le commentaire au vitriol du directeur du portail catholique korazym.org, voici celui de Luigi Badilla sur le site qu’il dirige, Il Sismografo. Commentaire d’autant plus lourd de signification que Badilla est un soutien de la première heure du pape argentin, au point que son site a souvent été considéré comme la voix officieuse de Sainte Marthe. Sa perplexité (pour ne pas dire plus) est un symptôme évident de la crise d’un pontificat aux abois qui se cherche des appuis hors du monde catholique.

Voir aussi:

Il n’y a que deux possibilités concernant la « conspiration » dénoncée par le Pape :

soit elle est fausse, et elle doit être officiellement redimensionnée, soit elle est vraie et alors la justice du Vatican et ses lois doivent intervenir

Luis Badilla
ilsismografo.blogspot.com

Selon la revue de la Compagnie de Jésus La Civiltà Cattolica (Italie – 21 septembre 2021), le pape François, le dimanche 12 septembre à la nonciature de Bratislava (Slovaquie) lors d’une rencontre avec 53 confrères, répondant à la question sur sa santé a dit :

« je suis toujours vivant. Malgré le fait que certains me voulaient morts. Je sais qu’il y a même eu des réunions entre prélats qui pensaient que [l’état du] pape était plus sérieux que ce qui était dit. Ils préparaient le conclave. Patience ! Dieu merci, je vais bien. »

Ces phrases sont surprenantes, déconcertantes et insidieuses au point d’inciter à penser que quelque chose ne tourne pas rond au Vatican. Ce sont des mots qui dénoncent l’existence d’une « conspiration de palais », comme on l’a dit ces dernières heures, une « conspiration » dénoncée par le Souverain Pontife en termes très clairs et de manière directe. Une véritable bombe à retardement. Rien d’autre n’a été ajouté : aucun nom, aucun lieu, aucune circonstance et, surtout, le concept de « prélats » (peut-être utilisé comme synonyme de « cardinaux » ?) n’a pas été clarifié. Des dizaines de journalistes ont couvert le sujet et un bon nombre d’entre eux, manipulant la « boulette de viande » habituelle pour défendre ou attaquer le Pape indépendamment des faits – la vérité des faits et le sens commun des mots, ils ne s’y intéressent guère – ont dit tout et n’importe quoi. Ils se sont notamment livrés à des acrobaties aussi exaspérantes qu’insubstantielles puisque le cardinal Pietro Parolin a déclaré ne rien savoir des propos du pape, puis a tenté, comme à son habitude, de minimiser l’affaire. Mais même le cardinal Parolin a été soumis à la bonne vieille manipulation médiatique « indépendamment des faits ». Il est désormais bien connu que dans cet environnement, l’important est de réaliser les lignes directrices, pour ou contre, déjà prédéfinies.
On pourrait formuler de nombreuses hypothèses sur les paroles du Saint-Père, qui est toujours un être humain, comme tout le monde, même s’il est soumis à une mission et à un ministère particuliers :

  • une erreur de la part du Pontife qui ne s’exprime pas toujours avec les mots justes (par exemple, l’année dernière, il a dit deux fois que Dieu, dans l’incarnation, s’est « fait péché » – sic).
  • Peut-être s’agissait-il d’une simple négligence de langage car, comme nous le savons depuis qu’il est provincial jésuite en Argentine, il ne met pas toujours un frein à l’utilisation d’adjectifs peu amènes, même contre ses collaborateurs. L’homme est impétueux et impulsif et, ces derniers temps, sa personnalité autoritaire, qu’il a lui-même critiquée publiquement, a refait surface.
  • Certains imaginent que le pape a voulu envoyer certains messages à certaines personnes ou qu’il a voulu détourner l’attention des médias pour se sortir des difficultés dans lesquelles il s’est embourbé avec l’interview à Cope, ou le désordre qu’il a créé avec la « question Orbán », qui a notamment porté atteinte à son image et à sa crédibilité.
  • On pourrait même dire que François, avec ce qu’il a dit à propos d’une prétendue conspiration, a glissé dans les ténèbres du bavardage, chose qu’il a condamnée des dizaines de fois, en disant, par exemple, que « le bavardage ferme le cœur de la communauté, ferme l’unité de l’Église. Le grand bavard est le diable, qui se promène toujours en disant du mal des autres, parce qu’il est le menteur qui cherche à désunir l’Église, à aliéner les frères et à ne pas faire communauté. » (Angelus, 6 septembre 2020)

A ce stade, le Saint-Père n’a qu’une seule issue possible, la seule convaincante : remettre à la justice vaticane, au Tribunal Unique présidé par G. Pignattone, toute la documentation – noms, prénoms, lieux et circonstances des « prélats qui préparaient un conclave » – qui serve à donner un support juridique à la très grave dénonciation d’un crime – pour l’instant présumé – qui prend forme quand on s’organise pour réaliser une action de cette nature dans l’Etat de la Cité du Vatican contre la personne et l’autorité du Pontife régnant. Dans le monde des nations et des communautés civilisées, fondé sur le droit, cela s’appelle un « coup d’État ».

Gardons à l’esprit que dans les paroles du Pontife, il n’est pas fait mention d’ecclésiastiques et/ou de laïcs discutant du futur Pape (ce qui se fait – légitimement et naturellement – tous les jours depuis des siècles). En deux ans, des centaines d’articles sur les papabili ont été publiés dans plus de 100 journaux internationaux prestigieux.
Dans ses déclarations, le pape François utilise des expressions précises et bien circonscrites. Il dit : je suis vivant malgré le fait que certains me voulaient morts. Je sais qu’il y a même eu des réunions entre prélats qui pensaient que l’état du pape était plus sérieux que ce qui était dit. Ils préparaient le conclave.

Dans ces passages verbatim voici ce qui surprend:
1) « certains me voulaient morts » … (le Pape connaît-il les noms et les prénoms … ou est-ce juste un racontar ?)
2) « même des réunions entre prélats » (mais qui sont-ils ? des cardinaux ? des sacristains ? des évêques ? … Rappelons toutefois que dans l’Église catholique, un « prélat » est un presbytre séculier ou régulier investi de ce titre par le Saint-Siège et rien d’autre).
3) « Ils préparaient un conclave »… Toutefois, le pape sait qu’un conclave doit être précédé d’une période de Sede vacante, qui se termine 20 jours après la mort du pontife ou 20 jours après la date (heure, jour et année) à laquelle un pape démissionnaire (comme dans le cas de Benoît XVI) établit la fin de son pontificat. (28 février 2013 à 20 heures)

En outre, un conclave est une affaire qui concerne uniquement et exclusivement les cardinaux, électeurs et non-électeurs. Pas les prélats. Ensuite, après les vingt jours, entrés dans la chapelle Sixtine, l’élection du nouvel évêque de Rome est l’affaire exclusive et réservée aux cardinaux électeurs (qui ont moins de 80 ans). Le pape François, en effet, « a été fait pape en conclave » alors qu’il était déjà papabile en 2002. Il ne semble pas qu’entre les années 2002 et 2013, quelqu’un ait jamais dit qu’il y avait une conspiration contre Jean-Paul II ou Benoît XVI.

Fondamentalement, il n’y a que deux possibilités pour clarifier ce que le pape François a dit : soit c’est faux, soit c’est vrai. Si c’est faux, qu’il soit entendu qu’il s’agit d’une erreur par imprudence. Si, par contre, c’est vrai, les preuves doivent être présentées devant le tribunal du Vatican. La troisième voie, celle du silence, n’est plus tenable aujourd’hui.

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