Benoît XVI et l’art difficile de la réconciliation

29 Juil 2026 | Benoît XVI

Après son commentaire sur le discours du cardinal Razinger, en 1988, s’adressant à la Conférence épiscopale chilienne (voir ci-dessous), don Giuseppe Russo poursuit son « enquête » sur le chemin proposé par Benoît XVI pour aborder la question lefebvriste: lever une excommunication, comme il l’a fait le 21 janvier 2009 (le payant chèrement en termes médiatiques, l’année 2009 fut véritablement pour lui une annus horribilis) n’est pas approuver, c’est tendre la main. Comme il le rappelait dans sa lettre aux évêques de l’Église catholique du 10 mars 2009, mettant en garde contre une foi qui se transforme en combat idéologique, la priorité de l’Église est de rendre Dieu présent au monde.

La logique de Benoît XVI était celle du père de la parabole du fils prodigue : ne pas ignorer les erreurs, mais ne jamais fermer la porte à la réconciliation.

  • Voir aussi:

Benoît XVI et l’art difficile de la réconciliation :

la liberté chrétienne, la vérité et la blessure de l’unité de l’Église

Père Giuseppe Russo
18 juillet 2026

Le 21 janvier 2009, Benoît XVI décidait de lever l’excommunication des quatre évêques consacrés en 1988 par Mgr Marcel Lefebvre sans mandat pontifical. Un geste de miséricorde et d’ouverture qui a suscité de très vives réactions, tant au sein de l’Église qu’à l’extérieur.

.

Avec le recul, ce qui frappe, ce n’est pas seulement le contenu de cette décision, mais surtout la profondeur avec laquelle Benoît XVI a tenu à expliquer le sens de ce geste dans sa lettre aux évêques de l’Église catholique du 10 mars 2009.

Le pape n’a pas écrit simplement pour se défendre contre les critiques. Il a écrit parce qu’il ressentait le devoir d’aider l’Église à comprendre une logique souvent oubliée : la logique de la réconciliation. Tendre la main ne signifie pas tout approuver

L’un des points les plus importants de la lettre est la distinction entre le plan disciplinaire et le plan doctrinal. Benoît XVI expliquait clairement que la levée de l’excommunication ne signifiait pas la reconnaissance de la pleine communion ecclésiale de la Fraternité Saint-Pie X, ni une résolution des questions doctrinales encore en suspens.

L’excommunication concernait les personnes et indiquait une blessure dans la communion ecclésiale ; sa levée se voulait une invitation au retour et au dialogue.

Benoît XVI écrivait :

« La levée de l’excommunication vise le même but que la sanction : inviter une fois encore les quatre évêques à revenir. »

C’est une phrase très significative : dans la vision du Pape, même la discipline ecclésiale n’a pas pour but la condamnation définitive, mais la guérison et le rétablissement de la communion. L’Église ne punit pas pour éloigner, mais corrige pour sauver.

La blessure de l’unité et le risque des oppositions

Benoît XVI reconnaissait avec beaucoup de réalisme que cette affaire avait fait naître de profondes souffrances. D’un côté, il y avait ceux qui craignaient un recul par rapport au Concile Vatican II ; de l’autre, ceux qui se sentaient exclus ou incompris dans leurs sensibilités liturgiques et théologiques.

Le pape ne niait pas les difficultés. Au contraire, il reconnaissait également les éléments problématiques présents au sein de la Fraternité Saint-Pie X : « l’orgueil et la présomption, l’obsession des positions unilatérales », comme il l’écrit lui-même.

Mais il ajoutait une question évangélique : faut-il simplement laisser partir une communauté blessée, ou faut-il la rechercher dans l’espoir d’un retour possible ?

La logique de Benoît XVI était celle du père de la parabole du fils prodigue : ne pas ignorer les erreurs, mais ne jamais fermer la porte à la réconciliation.

La véritable priorité de l’Église : ramener Dieu au cœur de l’homme

L’un des passages les plus profonds de la lettre est celui où Benoît XVI se demande si ce geste constituait réellement une priorité face aux grands défis du monde contemporain. Sa réponse est surprenante. La véritable priorité de l’Église, affirme-t-il, n’est pas simplement de résoudre des questions internes, mais :

« Rendre Dieu présent dans ce monde et ouvrir aux hommes l’accès à Dieu ».

Cette phrase éclaire tout son pontificat.

Pour Benoît XVI, le plus grand drame de l’humanité contemporaine n’est pas seulement la perte des valeurs morales ou le déclin des institutions religieuses, mais le fait que Dieu risque de disparaître de l’horizon de l’homme.

Lorsque la lumière de Dieu s’éteint, l’homme perd aussi la compréhension de lui-même.

C’est pourquoi toute réconciliation ecclésiale, tout dialogue, toute réconciliation des divisions n’a de sens que si elle ramène au Christ.

La liberté : non pas faire ce que je veux, mais aimer dans la vérité

Quelques jours auparavant, au Grand Séminaire de Rome (10 mars 2009), Benoît XVI avait commenté ce passage de saint Paul :

« Vous avez été appelés à la liberté… par la charité, soyez au service les uns des autres » (Gal 5, 13).

Ce texte devient presque la clé spirituelle pour comprendre également le processus de la réconciliation ecclésiale.

Le Pape expliquait que le grand malentendu de l’homme moderne est de confondre la liberté avec l’autonomie absolue du moi.

L’homme pense être libre lorsqu’il ne dépend de personne, lorsqu’il peut faire ce qu’il veut. Mais cela, dit Benoît XVI, n’est pas la vraie liberté : c’est l’isolement.

La liberté authentique naît de la relation avec Dieu et avec les autres.

L’homme n’est pas un être replié sur lui-même, mais une créature appelée à la communion.

C’est pourquoi saint Paul peut dire une chose apparemment paradoxale :

« Par la charité, soyez au service les uns des autres. »

La liberté chrétienne ne consiste pas à s’affirmer contre les autres, mais à se donner dans l’amour.

« Si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres… »

C’est peut-être le passage le plus actuel de toute la réflexion de Benoît XVI.

En commentant saint Paul, il observait que ce qui est arrivé aux Galates peut également se produire au sein de l’Église :

« Si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, veillez au moins à ne pas vous détruire complètement les uns les autres ».

Ce sont des paroles impressionnantes.

Le Pape voyait le risque d’une foi transformée en lutte idéologique, où chacun prétend détenir toute la vérité et finit par blesser son frère.

La vérité chrétienne, en revanche, ne peut être séparée de la charité.

Une Église qui défendrait la vérité sans amour deviendrait une caricature d’elle-même.

Mais un amour sans vérité perdrait lui aussi son fondement.

La maturité chrétienne consiste à concilier les deux : vérité et charité.

La continuité de l’Église à travers l’histoire

À l’issue de sa visite au Séminaire romain, Benoît XVI a prononcé une très belle phrase sur l’histoire de l’Église :

« Dans la discontinuité des événements extérieurs, il y a la grande continuité de l’unité de l’Église à travers les âges ».

C’est peut-être l’une des clés les plus profondes de sa pensée.

L’Église traverse des crises, des divisions, des tensions et des moments difficiles, mais elle reste protégée par la promesse du Christ. La réponse aux blessures ne peut être la rupture, car l’Église naît de l’unité du Corps du Christ. La véritable réforme passe par la conversion du cœur.

Une leçon encore actuelle

Des années plus tard, l’affaire de la levée de l’excommunication des évêques lefebvristes continue d’interpeller l’Église.

Non pas parce que toutes les questions ont été résolues, mais parce que Benoît XVI a laissé une question fondamentale :

Sommes-nous capables de rechercher la vérité sans perdre la charité ? Sommes-nous capables de défendre l’identité de la foi sans transformer notre frère en ennemi ?

L’Église ne grandit pas par des oppositions permanentes, mais par l’œuvre patiente du Saint-Esprit qui ramène tout au Christ.

Benoît XVI nous a rappelé que la plus grande liberté n’est pas celle de remporter une bataille contre quelqu’un, mais celle de se laisser transformer par l’amour de Dieu pour devenir, dans l’Église, « un seul corps et un seul esprit » en Christ.

0 commentaires

Vous aimerez aussi
Georg Gänswein: « il était comme un père pour moi »

Georg Gänswein: « il était comme un père pour moi »

Voici une interview vidéo de Georg Ganswein trouvée sur le site: www.benedictusxvi.com. Une de plus, dira-t-on, mais cette fois, c'est du direct, et l'on peut exclure toute manipulation des propos du secrétaire de Benoît XVI. Il y a en réalité deux vidéos, une version...

Encore Mgr Gänswein:

Encore Mgr Gänswein:

Sa vie auprès de Benoît XVI, son avenir dans l'Eglise, ses relations difficiles avec Bergoglio qui l'a "chassé comme un chien" (sic!), le tout assaisonné de considérations géopolitiques. Décidément, le secrétaire de Benoît XVI est très présent en ces jours où il fête...

Share This