L’implacable réquisitoire de George Weigel contre ceux qui saccagent l’héritage de Jean-Paul II par le démantèlement de l’Institut romain des études sur le mariage et la famille voulu par lui (au premier rang desquels l’intrigant Chancelier Paglia, qui n’est pourtant ici – comme son nom l’indique – qu’un homme de … paille!)

Voir aussi: Mariage et Famille: le putsch de Mgr Paglia/
Et des articles plus anciens, mais prémonitoires, toujours sur Vincenzo Paglia:

George Weigel

Les Vandales saccagent Rome….une fois de plus

George Weigel
29 juillet 2019
The Catholic World Report
Ma traduction

Un exercice de vandalisme intellectuel brut est en cours à Rome depuis le 23 juillet: ce qui s’appelait à l’origine l’Institut pontifical Jean-Paul II pour le mariage et la famille a été péremptoirement mais systématiquement dépouillé de ses plus éminents professeurs, et ses cours fondamentaux en théologie morale fondamentale ont été annulés. Parallèlement, des universitaires connus pour s’opposer à l’enseignement de Humanae Vitae sur les moyens appropriés de réguler la fertilité et à celui de Veritatis Splendor sur les actes intrinsèquement mauvais sont nommés pour enseigner à l’Institut reconfiguré, hébergé à l’Université pontificale du Latran – l’institut d’enseignement supérieur du pape lui-même. Mille six cent cent neuf ans après le premier sac de Rome par les vandales, ils remettent ça, même si cette fois le vandale en chef porte un zucchetto d’archevêque.

Il y a derrière cela une histoire, et il vaut la peine d’y revenir afin de mieux cerner les destructions en cours.

Malgré l’addiction médiatique planétaire à la métonymie « liberal/conservateur » dans l’analyse du Concile Vatican II et des débats qui ont suivi, la division réellement importante après le Concile (laquelle, comme l’attestent les journaux de plusieurs théologiens conciliaires, a commencé à s’ouvrir pendant les troisième et quatrième périodes du Concile) était entre deux groupes de théologiens réformistes précédemment alliés, dont l’un semblait déterminé à embrasser pleinement la modernité intellectuelle et ses différents scepticismes, tandis que l’autre s’engageait à assurer une authentique réforme catholique en ancrant le développement théologique dans la tradition vivante de l’Église. Cette « guerre de succession conciliaire » (comme je l’appelle dans mon prochain livre, ‘L’Ironie de l’histoire catholique moderne’) n’a pas été qu’une simple bagarre entre intellectuels; elle a eu de véritables conséquences dans la vie de l’Église catholique.

Elle a conduit au développement du trimestriel théologique international Communio, en contrepoint à l’ultra-progressiste Concilium. Elle a conduit à la création d’Ignatius Press et au grand renouveau de la théologie anglophone influencée par Henri de Lubac et Hans Urs von Balthasar. Elle a conduit à des batailles pour le contrôle des facultés de théologie dans les départements de théologie du monde entier. Et, après une décennie et demie de conflits, elle a conduit à l’élection de Karol Wojtyla, qui, en tant que Jean-Paul II, nommera Joseph Ratzinger préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi.

La résistance au magistère de Jean-Paul II (un magistère influencé, bien sûr, par celui qui était alors le cardinal Ratzinger) a été profondément amère chez ces progressistes autoproclamés qui s’imaginaient avoir gagné la Guerre de succession conciliaire et qui pourtant, après le second conclave de 1978, se retrouvèrent soudain en marge du grand jeu politique de l’Église – même s’ils continuaient à tenir d’une main de fer la nomination de la plupart des enseignants en théologie et les publications théologiques. La réponse de Jean-Paul II à cette obstination et à cet orgueil intellectuel n’a pas été de l’attaquer de front, en purgeant les professeurs progressistes des universités romaines. Sa stratégie a plutôt consisté à encourager de nouvelles fondations dynamiques et orthodoxes comme l’Université pontificale de la Sainte-Croix (aujourd’hui, sans doute, l’école romaine la plus intéressante sur le plan intellectuel), et à créer de nouveaux instituts d’enseignement supérieur dans les universités existantes.

Dans les deux cas, le but était de favoriser le véritable renouveau de la théologie catholique selon l’esprit de Vatican II – et non selon celui d’Emmanuel Kant, GWF Hegel, Ludwig Feuerbach, et Karl Marx. En renversant Gresham (/en remplaçant la fausse monnaie par de la vraie, idiome intraduisible), Jean-Paul II avait confiance que la bonne monnaie – la bonne théologie – finirait par chasser la mauvaise monnaie éthique, car cette dernière ruinait des vies humaines et menait les gens à la confusion et à la misère.

« L’Institut Jean-Paul II pour le Mariage et la Famille » a été le pivot de cet effort pour créer des alternatives vibrantes à cette théologie catholique allégée, qui était devenue de plus en plus bizarre quand Jean-Paul II arriva à la Chaire de Pierre (aux États-Unis, par exemple, la prestigieuse Catholic Theological Society of America commanda au milieu des années 1970 une étude sur la sexualité humaine, qui ne put pas se résoudre à condamner la bestialité comme intrinsèquement mauvaise.) Au cours de ses premières décennies de travail, l’Institut Jean-Paul II a fait exactement ce que son fondateur papal voulait qu’il fasse: il a contribué à favoriser une renaissance de la théologie morale catholique, en récupérant et en développant la tradition de la vertu éthique, en explorant avec soin et compassion les questions souvent soulevées par l’amour chaste vivant dans diverses vocations, et en créant à travers le monde un groupe de théologiens moraux qui visaient à convertir le monde moderne tardif et post-moderne, plutôt que de se plier à la modernité tardive et à la post-modernité alors qu’elles s’enfonçaient dans la décadence et l’incohérence.

Ainsi, l’Institut Jean-Paul II de Rome, centre de plusieurs instituts affiliés dans le monde, a été un instrument clé pour approfondir l’accueil par toute l’Église de l’encyclique de Jean-Paul II de 1993 sur la réforme de la vie morale, Veritatis Splendor. Et c’était là l’offense que ceux qui à leur grande surprise et à leur grande colère perdaient la guerre de succession conciliaire, ne voulaient ni ne pouvaient tolérer. Parce que si leur projet devait renaître, Veritatis Splendor et son enseignement sur la réalité des actes intrinsèquement mauvais devaient disparaître.

Ces hommes têtus et apparemment impitoyables, ont donc pris leur temps. Ces dernières années, ils ont continué à être vaincus dans tous les débats sérieux sur la nature de la vie morale, sur la moralité de la vie conjugale, sur la discipline sacramentelle et sur l’éthique de l’amour humain; et les plus intelligents d’entre eux le savent, ou du moins craignent que ce soit le cas. Ainsi, dans une étrange répétition de la purge anti-moderniste des facultés de théologie qui a suivi l’encyclique Pascendi de Pie X en 1907, ils ont à présent abandonné l’argumentation et recourent à la brutalité et à la force brute pour gagner ce qu’ils n’avaient pas réussi à gagner par un débat scientifique et la persuasion.

C’est à cause de ce règlement de comptes malséant que le corps professoral de l’Institut Jean-Paul II a été brusquement licencié la semaine dernière, et c’est pourquoi il n’y a absolument aucune garantie que, dans l’avenir immédiat, l’Institut qui porte son nom ressemblera à ce que Jean-Paul II lui avait assigné. Le cardinal Angelo Scola, archevêque émérite de Milan et ancien recteur de l’Université pontificale du Latran, a décrit ce qui se passe actuellement à Rome comme une « torpillage » de l’Institut Jean-Paul II à travers une « épuration » académique. 150 étudiants de l’Institut ont signé une lettre disant que les changements en cours détruiront l’identité et la mission de l’Institut; dans les circonstances romaines actuelles, ils ont à peu près autant de chance d’être entendus que le maréchal Mikhail Tukhachevsky en 1937-38 à Moscou lors des procès des purge.

Que ces actes staliniens de brigandage intellectuel contre l’héritage théologique et pastoral du pape Jean-Paul II soient perpétrés par l’archevêque Vincenzo Paglia – qui a attiré l’attention internationale en 2017 pour avoir commandé une fresque homoérotique dans l’abside de la cathédrale de Terni – est une ironie extrême. Paglia n’était qu’un ecclésiastique ambitieux parmi tant d’autres quand son travail de conseiller ecclésiastique de la Communauté de Sant’Egidio l’a attiré à l’attention de Jean-Paul II. Des années de flagornerie s’ensuivirent, au cours desquelles Paglia se vanta d’avoir fait changer le pape d’avis sur le meurtre de l’archevêque de Salvador Oscar Romero en disant à Jean-Paul II que « Romero n’était pas un évêque de gauche, il était évêque de l’Église ». La nomination de Paglia au poste de Grand Chancelier de l’Institut Jean-Paul II – un poste pour lequel il n’avait et n’a pas de qualifications discernables – a été troublante lorsqu’elle a eu lieu il y a deux ans. Mais aujourd’hui, c’est toujours le cas: il agit exactement comme ceux qui ont manipulé les Synodes de 2014, 2015 et 2018, c’est-à-dire une autre cabale de clercs ambitieux (et, franchement, pas si brillants que ça) qui sont continuellement à court d’arguments et qui essaient de le compenser par la brutalité et les menaces.

Âne courtisan (Asino cortigiano)

Y a-t-il un chapeau rouge dans l’avenir de Mgr Paglia ? Si c’est le cas, ce sera une récompense pour avoir brisé des savants nantis de diplômes impeccables et de probité personnelle, très aimés de leurs étudiants.

D’où l’atmosphère romaine du moment: sulfureuse, fébrile et extrêmement déplaisante, avec plus qu’une bouffée de panique à son sujet. Ce n’est pas ainsi que se comportent des gens qui croient qu’ils tiennent la situation sous contrôle et qu’ils sont susceptibles de la garder. Ceux qui aiment à imaginer qu’ils ont pris le dessus dans la guerre de succession conciliaire craignent-ils l’avenir? Ils devraient. Parce que, comme Jean-Paul II le savait, la vérité l’emportera toujours, même si cela prend du temps, parce que l’erreur est vaine et sans vie.

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