Comment un laïc (et a fortiori un consacré) doit-il se comporter en ces temps de turbulence pour les fidèles? C’est la question que se posent de plus en plus de catholiques. Aldo Maria Valli propose ses réflexions; et don Alberto Strumia (croisé tout récemment chez Marco Tosatti) réagit, offrant son point de vue de prêtre.


Vive la résistance

Aldo Maria Valli
6 septembre 2019
Ma traduction

En ces temps périlleux que nous vivons, où la Sainte Mère Église catholique nous apparaît si souvent comme une marâtre, incapable de préserver et de transmettre la vraie foi à travers la doctrine juste, je rencontre fréquemment des gens qui me demandent: pourquoi hausses-tu la voix, pourquoi protestes-tu? Ne sais-tu pas que l’Église en a vu d’autres et qu’elle surmontera aussi cette phase? Pourquoi ne pas rester tranquille et attendre? Pourquoi ne prends-tu pas exemple sur tous ces pasteurs, y compris des évêques et des cardinaux, qui, tout en étant conscients des problèmes, restent silencieux, prient et font confiance au bon Dieu ?

En général, je réponds qu’un baptisé, en tant que prêtre, prophète et roi, ne peut se taire et se limiter à observer. Ce serait une trahison des trois fonctions du Christ auxquelles nous participons en vertu du baptême. Je me rends pourtant compte que pour beaucoup de catholiques, au point où nous en sommes, faire appel au baptême ne signifie presque rien.

J’étais à la recherche d’un nouveau type de réponse quand un ami m’a envoyé une photo . On y voit un prêtre orthodoxe (le fait qu’il soit orthodoxe n’est qu’accessoire) essayer de baptiser un enfant mais il ne peut pas, parce que le petit, d’une force remarquable et d’un caractère inhabituel, s’accroche sur les bords du bassin et ne se laisse pas immerger. La photo, accompagnée des mots Vive la Résistance, se veut ironique, mais elle m’a fait réfléchir. Je me suis demandé: combien de fois n’opposons-nous pas de résistance en nous retranchant derrière l’obéissance et la loyauté mais, sommes-nous au fond simplement faibles et capitulons-nous ?

Alors que je regardais et regardais encore la photo, je suis tombé sur un texte de Phil Lawler qui m’a fait réfléchir davantage.

Lawler se réfère à un livre, Exit, Voice and Loyalty [traduit en français sous le titre « Face au déclin des entreprises et des institutions » ] dans lequel l’auteur, Albert O. Hirschman (1915-2012) examine différentes possibilités et s’interroge sur le fait de savoir dans quelle mesure le niveau d’appartenance à un certain organisme influence le type de comportement.

Publié en 1970, l’essai n’a à première vue rien à voir avec l’Église ou le catholicisme. Hirschman était en fait économiste et, dans son livre, il se proposait d’examiner la manière dont les individus expriment leur mécontentement à l’égard d’entreprises, d’organisations ou d’institutions. Cependant, il me semble que le schéma proposé pourrait aussi s’adresser à un membre de l’Église catholique qui ressent actuellement perplexité et malaise.

En substance, écrit Hirschman, il y a trois façons de manifester son insatisfaction.

  • La première consiste à partir, c’est-à-dire à s’éloigner de l’institution.
  • La seconde consiste à faire preuve de loyauté en acceptant la situation sans se plaindre.
  • La troisième consiste à élever la voix et à s’engager pour un changement qui élimine les causes d’insatisfaction.

Normalement, l’option numéro un (partir) est choisie par ceux qui n’ont pas de liens particuliers avec l’institution. Exemple: vous rejoignez un club parce que vous aimez jouer au bridge, au fil du temps vous découvrez que le club n’est pas pour vous (membres désagréables, mauvaise gestion) et donc vous décidez de partir.

La deuxième option, que Hirschman appelle la loyauté, est choisie par ceux qui ont des liens particulièrement forts avec l’institution. Exemple: vous vous enrôlez dans le corps des Marines, le corps prend certaines initiatives qui ne vous plaisent pas et personne ne vous a demandé votre avis, vous êtes contrarié mais par fidélité et obéissance vous gardez le silence.

Enfin, il y a l’option numéro trois (faire entendre sa voix, protester), qui en général est choisie par ceux qui ont non seulement des liens solides avec l’institution, mais qui ont le sentiment d’en faire partie. Exemple: vous aimez votre famille, vous voyez que quelqu’un fait quelque chose qui fait du tort à tous les autres et vous décidez d’élever la voix pour dénoncer ce qui ne va pas et indiquer comment changer les choses.

Maintenant, comment ces trois approches s’appliquent-elles aux catholiques dans la crise actuelle de l’Église ?

Pour les catholiques croyants, partir, s’en aller n’est pas une option. Où peuvent-ils ailleurs trouver l’Eucharistie? Où peuvent-ils trouver, sinon dans la Sainte Mère Église, une compréhension sûre de la Parole de Dieu: « Simon Pierre lui répondit: ‘Seigneur, à qui irons-nous? Tu as les paroles de la vie éternelle; nous avons cru et su que Tu es le Saint de Dieu ».

Quant à la seconde option, nous savons que des générations de bons et fidèles laïcs catholiques ont répondu aux problèmes par des démonstrations louables de loyauté, en acceptant humblement la direction prise par le clergé et les évêques, en avalant amèrement et en réprimant toute tentation d’exprimer leurs doutes. Mais cette approche ne peut être absolue. La loyauté devient collaboration au mal quand elle implique l’acceptation d’enseignements objectivement erronés et de comportements immoraux. Bien sûr, nous devons toujours montrer du respect pour notre père, mais si le comportement de ce dernier nuit à toute la famille, alors nous avons la responsabilité de défendre notre mère et tous nos frères.

La loyauté totale, observe Phil Lawler, peut être exigée des religieux consacrés, qui ont fait vœu d’obéissance, « mais pour les laïcs catholiques la loyauté aveugle, qui devient acquiescement, n’est pas une option ». Reste donc la protestation.

La réflexion de Lawler m’a frappé parce que jen me suis aperçu que les catholiques qui se posent le problème de la loyauté et se demandent comment se comporter sont de plus en plus nombreux.

Tout tourne autour du concept de loyauté. Est-on plus loyal en se taisant ou en parlant? Et quelle est la différence entre le consacré et le laïc? Pour le consacré qui a fait vœu d’obéissance, le choix du silence peut être exigé, mais le laïc, y compris selon le Code de Droit Canonique, a le droit et le devoir de se faire entendre et de questionner les pasteurs.

Et quelle loyauté est la plus importante? Celle envers celui qui représente l’institution ou celle envers l’institution elle-même? Autrement dit: envers le pape ou envers l’Église, le corps mystique du Christ et la communion des saints ?

L’option de la protestation est définie par Hirschman ainsi:

« Toute tentative de changer, au lieu d’éluder, une situation répréhensible, soit en sollicitant individuellement ou collectivement le management directement responsable, soit en faisant appel à une autorité supérieure dans l’intention d’imposer un changement dans le management, soit à travers divers types d’actions et de protestations, y compris celles visant à mobiliser l’opinion publique ».

Il me semble qu’avec ces paroles, Hirschman, même inconsciemment, a photographié l’attitude de nombreux catholiques qui, face à une Église dans laquelle ils ne se reconnaissent plus, ont décidé de hausser le ton.

Bien sûr, un bon catholique doit faire un effort non négligeable pour sortir de l’ombre, protester et expliquer les raisons pour lesquelles il demande un « changement de direction ». Ce n’est pas dans sa nature. Mais il y a des moments où l’on ne peut rester silencieux. « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on? Il ne sert plus qu’à être jeté dehors, et foulé aux pieds par les hommes. Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée; et on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais on la met sur le chandelier, et elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison » Matthieu ch5). « Méfiez-vous des faux prophètes qui viennent à vous déguisés en brebis, mais au-dedans ce sont des loups voraces » (Matthieu ch7).

Selon Hirschman, plus le niveau de loyauté est élevé, plus la probabilité de protester est grande.

Il me semble que c’est le moment d’y réfléchir!


Trois jours plus tard, don Alberto Strumia (cf. Le Samizdat version 2019) lui répondait, en son nom propre, certes, mais ce qu’il décrit s’applique spécialement aux consacrés (même au plus haut niveau!)

Ni de connivence, ni rebelle, mais soi-même, parce qu’au Christ

Alberto Strumia
www.aldomariavalli.it
9 septembre 2019

(…)

J’ai lu avec un intérêt particulier et j’ai beaucoup apprécié votre article du 6 septembre 2019 « Vive la Résistance » inspiré du texte de Lawler sur Hirschman, et j’ai compris et approuvé la position d’un laïc (qui me semble refléter la vôtre). Vous faites partie de ceux qui ressentent le besoin et le devoir moral de « protester » face à l’apostasie actuelle, persistante et croissante, aujourd’hui dominante.

Depuis quelque temps, je m’interroge – dans mon cas, non pas en tant que laïc, mais en tant que prêtre ordonné – sur ma position d’aujourd’hui et de toujours. Et ce que vous avez écrit m’a suggéré, spontanément, de me confronter aux positions qui sont décrites, pour voir si je me reconnais dans l’une d’elles, ou dans une autre.

1) Excluant, comme vous le faites à juste titre, la position de ceux qui quittent l’Église, parce que nous savons bien que ce n’est qu’en elle que nous pouvons avoir le lien objectif, métaphysique et sacramentel avec le Christ, sans lequel il n’y a aucun sens à vivre et aucune issue (le mot chrétien est « Salut »!), encore plus pour les prêtres ordonné que pour les laïcs, reste à envisager les autres positions.

2) La deuxième position est celle de l’acquiescement, au nom de l' »obéissance ». Comme vous le rappelez, en vous référant à Hirschman, celle-là « est en revanche choisie par ceux qui ont des liens particulièrement forts avec l’institution ». Ce devrait donc être ma condition, celle de quelqu’un qui, en tant que ministre ordonné, a un lien beaucoup plus étroit avec l’institution qu’un enrôlé dans le corps des Marines (pour rester dans l’exemple de l’auteur). Je cite: « Personne ne vous a demandé votre avis, vous êtes contrarié mais par fidélité et obéissance vous gardez le silence« . C’est la position prise, pour diverses raisons, par la majorité des membres du clergé dans ses différents grades. Le fait est ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement « certaines initiatives que vous n’aimez pas » (je cite encore), mais des vérités de doctrine et de morale auxquelles on ne peut renoncer. Se taire et même accepter d' »exécuter » ce qui est ordonné, ou du moins permis, signifie « complicité », « connivence » avec l’erreur, au détriment des gens qui se fient à votre ministère! Saint Maximilien Kolbe – pour citer la position d’un saint martyr – écrivit: « L’obéissance, et elle seule, est celle qui nous manifeste avec certitude la volonté divine. Il est vrai que le supérieur peut être dans l’erreur, mais celui qui obéit ne se trompe pas. La seule exception se produit lorsque le supérieur commande quelque chose qui clairement, même dans la plus petite des choses, va à l’encontre de la loi divine. Dans ce cas, il n’est plus un interprète de la volonté de Dieu » (Office des Lectures du 14 août).

Et de nos jours, il ne s’agit pas seulement de « petites choses », mais de l’essence de la foi et des sacrements! Cela, il faut le dire, et face à l’erreur, c’est un devoir de résister et de ne pas se rendre complices, justement par respect pour le rôle de l’autorité qui a pour tâche de représenter le Christ (« Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes », Ac 5, 29). Il n’y a pas besoin de se rebeller : il suffit de « dire » et de « choisir » selon ce qu’on dit.

3) La troisième position, la « protestation », certainement possible et juste pour les laïcs, est beaucoup plus risquée pour les prêtres et les religieux, parce que ceux qui sont au-dessus de vous ont la possibilité d’utiliser leur pouvoir jusqu’à vous empêcher d’exercer votre ministère, et peuvent même aller plus loin. Et les situations où cela s’est produit ne sont pas rares. De plus, et c’est là mon évaluation, aujourd’hui la « protestation » n’obtient jamais ce qu’elle se propose: un retour à une saine doctrine et son application adéquate dans la morale et la pastorale.

4) Pour un prêtre, il me semble donc qu’une quatrième position peut être envisagée pour mettre en œuvre une obéissance non apparente, mais vraie, au Christ et à l’Église.
C’est de « parler » et « d’agir » pour rendre visible aux autres, ainsi qu’à Dieu et à soi-même, un « témoignage ». Et non pas tant dans le but de mettre en oeuvre une « protestation » (inefficace) qui s’illusionne d’obtenir quelque chose de quelqu’un qui ne vous répond même pas ou qui vous élimine sans rien dire.

On doit voir que vous n’êtes pas « de connivence » (fausse obéissance), que vous n’êtes pas « rebelle » (protestation inutile), mais que vous êtes vous-même parce que vous êtes au Christ.

N’est-ce pas là aussi le « témoignage » des martyrs – du passé et d’aujourd’hui – qui fait resplendir la vérité, sans compromis, et qui démontre visiblement aux plus faibles comme aux plus forts, la victoire du Christ sur le monde, cette victoire définitive et éternelle? Aujourd’hui, ce type de « témoignage » est le seul qui montre que vous êtes « vrai » et « sincère », dans un monde qui repose entièrement sur l’apparence, sur l’hypocrisie politicienne, sur le mensonge et la tromperie d’autrui. Ce n’est pas toujours facile de rester dans cette quatrième position, mais il faut au moins essayer. Et si elle échoue parfois, on peut compter sur la vraie miséricorde de Dieu et de l’Église.

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