Steve Skojek, sur 1Peter5, a eu accès à l’éditorial de La Repubblica à l’origine du scandale (cf. Scalfari a encore frappé), et propose une traduction du passage incriminé. Il rappelle par ailleurs le schéma auquel nous sommes désormais habitués à partir d’épisodes précédents: lancement de la bombe, démenti/non-démenti du Saint-Siège, silence du Pape, inertie des fidèles. Et pour finir, la bombe fait pschitt


Scalfari, l’ami de François, affirme que le Pape croit que Jésus n’était « pas un Dieu du tout ».

Steve Skojek
One Peter Five
9 octobre 2019
Ma traduction

Au milieu du débat faisant rage sur ce qui était au mieux une cérémonie d’ouverture syncrétiste (et au pire ouvertement païenne) du Synode sur l’Amazonie, sur une tentative précoce du Cardinal Hummes pour mettre fin au célibat clérical et sur l’audace effrayante d’un organisateur clé du Synode – l’évêque Erwin Kräutler – qui soutient ouvertement la nomination des femmes, une bombe a été lancée, qui a déjà pris le dessus sur les premières journées très polémiques du Synode lui-même.

Selon Eugenio Scalfari de La Repubblica, ami du pape qu’il a interviewé à de multiples reprises, François a dit à l’athée italien qu’il croit que « Jésus de Nazareth, une fois devenu un homme, bien qu’un homme aux vertus exceptionnelles, n’était pas du tout un Dieu ». (« Sono la prova provata che Gesù di Nazareth una volta diventato uomo, sia pure un uomo di eccezionali virtù, non era affatto un Dio.« )

L’éditorial lui-même, publié le 8 octobre, peut être consulté en italien sur La Repubblica. Il est actuellement en accès payant. Notre traduction de la section en question est fournie par Giuseppe Pellegrino :

Quiconque a eu, comme je l’ai eu plusieurs fois, la chance de le rencontrer et de lui parler avec la plus grande confiance culturelle, sait que le Pape François conçoit le Christ comme Jésus de Nazareth, homme, pas Dieu incarné. Une fois incarné, Jésus cesse d’être un Dieu et devient un homme jusqu’à sa mort sur la croix. La preuve qui confirme cette réalité et qui crée une Église complètement différente des autres est prouvée par plusieurs épisodes qu’il faut rappeler.
Le premier est ce qui s’est passé dans le jardin de Gethsémani, où Jésus est allé après la dernière Cène. Les apôtres, qui n’étaient qu’à quelques mètres de lui, l’entendirent prier Dieu avec des paroles rapportées par Simon Pierre: « Seigneur, dit Jésus, si tu peux m’enlever ce calice amer, je prie que tu le fasses, mais si tu ne peux ou ne veux pas, je le boirai jusqu’à la dernière goutte ». Il a été arrêté dès qu’il a quitté le jardin par les gardes de Pilate.
Un autre épisode bien connu a eu lieu alors que Jésus était déjà crucifié et là, une fois de plus, il répéta et fut entendu par les apôtres et les femmes qui étaient agenouillées au pied de la croix: « Seigneur, tu m’as abandonné ». Quand j’ai eu l’occasion de discuter de ces phrases avec le Pape François, il m’a dit: « Elles sont la preuve que Jésus de Nazareth, une fois devenu homme, n’était qu’un homme d’une vertu exceptionnelle, il n’était pas Dieu du tout. »

Ceux qui sont familiers des polémiques entourant les différentes interviews du pape avec Scalfari, dont aucune n’a jamais été corrigée – et dont certaines sont parues dans des publications officielles du Vatican – reconnaîtront ici un modèle bien établi.

D’abord, le pape dit quelque chose d’outrageant à cette source unique et peu fiable. Scalfari est connu pour son athéisme, pour son âge (95 ans) et pour son penchant à reconstruire des interviews à partir de souvenirs plutôt qu’à partir d’enregistrements ou de notes.
Cela jette les bases du démenti, tout en veillant à ce que ces idées qui repoussent les frontières se répandent rapidement dans le monde entier.
Lorsque Scalfari publie ces déclarations scandaleuses, une période prévisible de polémique s’ensuit. Après un temps suffisant pour que la nouvelle se répande et suscite le débat, le Vatican entre en scène avec un non-démenti savamment construit. Quelque chose comme « Ce qui est rapporté par l’auteur dans l’article d’aujourd’hui est le résultat de sa reconstruction, dans laquelle les mots textuels prononcés par le Pape ne sont pas cités. Aucune citation de l’article précité ne doit donc être considérée comme une transcription fidèle des paroles du Saint-Père. »
Notez combien de mots dans ce premier « démenti » de Scalfari sont déployés, tout cela pour éviter de dire : « Le Saint-Père nie catégoriquement qu’il ait jamais dit cela, et croit réellement [INSÉRER ICI LA PROPOSITION ORTHODOXE] ». Au lieu de cela, on nous sert une esquive sémantique circonstancielle qui revient à dire que ce qui a été rapporté n’était pas une transcription textuelle des paroles du pape, ce qui était évident au départ.

Comme je l’ai illustré à plusieurs reprises auparavant, il s’agit d’un jeu d’ombre avec la vérité, et le Vatican le sait. A l’époque où le P. Lombardi était le porte-parole du Pape, interrogé sur l’une des premières interviews de Scalfari, il a rendu la chose plus claire qu’elle ne l’a été à aucun moment depuis :

Pressé par les journalistes sur la fiabilité des citations directes, Lombardi a déclaré lors d’un briefing du 2 octobre que le texte traduisait fidèlement le « sens » de ce que le pape avait dit, et que si François avait senti que sa pensée avait été « gravement déformée », il l’aurait dit.

NCR

Si François pensait avoir été gravement déformé, il l’aurait dit.
Donc quand il ne le dit pas, il ne doit pas croire qu’il a été gravement déformé.


C’est dans cet esprit que nous revenons à la question qui nous occupe.
Il n’y a que deux options : soit François nie la divinité de Notre Seigneur dans ses conversations avec Scalfari – ce qui équivaudrait à de l’hérésie et de l’apostasie – soit il est « gravement déformé ».
S’il a été déformé, il a clairement l’obligation morale de corriger le compte-rendu. Scalfari n’est pas un simple blogueur qui fait une déclaration au hasard. Il a interviewé le pape à plus d’une demi-douzaine d’occasions. Les deux se voient comme des amis. Il a publié les remarques du pape à plusieurs reprises, et le pape n’a jamais – pas même une seule fois – dit que son vieil ami s’était trompé sur ce qu’il avait dit.

En d’autres termes, Scalfari, malgré son problème inhérent de crédibilité, est en fait plus crédible qu’il ne le serait autrement, quand il rapporte les paroles du pape. Sa crédibilité est renforcée par la confiance évidente du pape en lui, par leurs interactions répétées et par le fait qu’il n’a jamais reçu de réprimandes ou de corrections de François. François se porte garant de son exactitude en ne la remettant jamais en question, et en continuant à le voir, même après que les controverses antérieures n’aient jamais été résolues.
Je répète: soit François l’a dit – avec tout ce que cela implique – soit il ne l’a pas dit. Il n’y a pas d’autres options.
S’il l’a dit, il faut en tenir compte. Comment, je ne sais pas.
S’il ne l’a pas dit, il doit corriger les faits. Le scandale de laisser cette grave erreur, proclamée en son nom, n’est pas quelque chose qu’il peut ignorer sans nuire gravement aux fidèles. S’il « ne dit pas un seul mot », il n’y a pas de conclusion raisonnable à tirer, sauf que c’est vrai.
Le génie diabolique de tout cet épisode, c’est que comme avant, le pape ignorera probablement tout cela. Il aura effectivement planté à nouveau la semence de l’arianisme, sera coupable d’un grave scandale, mais il ne se se fera pas coincer par l’hérésie et l’apostasie évidentes qu’une telle affirmation représente.

L’expérience indique que les apologistes du Pape offriront presque certainement la réfutation prévisible que Scalfari est une source peu fiable et que rien de ce qu’il dit ne peut être cru. Ils ignoreront l’importance du nombre d’interviews que François lui a accordées, leur proximité personnelle et toutes les non-corrections antérieures. Ils traiteront toute personne qui prend cela au sérieux comme un rustre irrécupérable.

Cela signifie qu’en dépit de la gravité de la situation, elle sera passée sous silence comme si elle était stupide et qu’elle ne valait pas la peine de s’en inquiéter. Et ceux qui la voient pour ce qu’elle est resteront à bredouiller, perdant leur temps à se disputer avec des gens qui se disent catholiques mais qui se fichent de la foi catholique, tandis la débâcle de Rome s’emballe.

(…)

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