Ce sont les mensonges d’hier (politiques) et d’aujourd’hui (médiatiques), que Marcello Veneziani dénonce ici dans cette analyse en deux volets. Avec cette constatation troublante: les commémorations étaient l’occasion d’un bilan du communisme et de ses crimes, que tous ceux qui se sont exprimés ont pourtant soigneusement évité: décidément, si le communisme est mort (comme on nous le dit), l’occident est encore « aux ordres d’un cadavre »


Le Mur entre deux mensonges

Marcello Veneziani
Ma traduction

Le mur de Berlin a été construit sur un mensonge et sa chute le 9 novembre il y a 30 ans a généré un autre mensonge.

Le premier grand mensonge, c’est la façon dont le régime communiste l’a présenté aux Allemands de l’Est : la « barrière protectrice antifasciste », telle qu’elle a été définie par le chef du régime communiste de Pankow, Walter Ulbricht. C’est-à-dire que le but pour lequel il a été érigé était de protéger l’Allemagne communiste d’une attaque fasciste hypothétique et menaçante. Le fascisme était mort et enterré depuis de nombreuses années, de nouveaux fascismes ne se profilaient pas à l’horizon et jamais la république « démocratique » allemande ne fut menacée à ses frontières par un quelconque danger, infiltration ou invasion. La seule vraie raison pour laquelle le Mur est né et que l’histoire a tragiquement prouvé était d’empêcher les Allemands de l’Est de quitter librement leur pays, la moitié de Berlin, même pour embrasser leur famille et leurs amis qui étaient au-delà du mur. Des centaines de tentatives, tragiquement finies par la mort sur des barbelés, abattues par les Vopos pour montrer que personne ne voulait entrer dans l’Allemagne communiste, mais que beaucoup voulaient en sortir. Les flux étaient dans un seul sens. C’était la preuve la plus évidente de l’échec d’un régime policier et répressif. Mais la mystification de la propagande a continué à attiser le danger de la réaction aux aguets, de l’impérialisme capitaliste occidental….

Après vingt-huit ans, ce mur s’est effondré et il y a eu de nombreuses causes générales, mais on ne sait toujours pas pourquoi cela s’est produit, sans résistance ni conflit. On disait que le monde avait changé, que le communisme avait perdu le défi avec le capitalisme occidental, que le monde devenait mondial, que les médias faisaient disparaître les frontières et apportaient de nouveaux modèles de vie, que la consommation triomphait. Trois personnalités, de différentes manières, ont contribué au démantèlement du mur: le président américain Ronald Reagan et son bouclier stellaire, le pape polonais Karol Woytila et le mouvement Solidarnosc, le président russe Mikail Gorbatchev avec sa glasnost et sa perestroïka.

Mais un second grand mensonge s’est ensuite développé sur les ruines du Mur et sa mémoire et se transmet toujours, et même s’est accru avec l’émergence des national-populismes et des souverainismes. On répète toujours dans les discours officiels, les reconstitutions institutionnelles et les récits dominants que l’Europe unie qui a émergé après la chute du Mur est née contre les nationalismes, en réponse à ceux-ci.

Un faux historique aussi grand que le Mur. L’Europe fut possible, avec ses traités, de Maastricht à Schengen et son élargissement à l’Est, uniquement parce que le communisme, le rideau de fer, était tombé, et parce qu’il n’y avait plus l’alibi du bipolarisme est-ouest qui forçait la moitié de l’Europe à se rallier à l’URSS et l’autre moitié aux Etats-Unis. Ce n’est pas l’obstacle du nationalisme qui a empêché l’unification européenne. Après 1945, le nationalisme avait été vaincu ou était sans influence, marginal avec les régimes autoritaires de l’Espagne et du Portugal. Le seul nationalisme en vigueur en Europe après la guerre était franco-européiste, contre l’hégémonie américaine : c’était le rêve de l’Europe des patries, de l’Atlantique à l’Oural, du général Charles de Gaulle.

Ce n’est donc qu’un canular politique et historiographique que l’Europe s’est unie, en se libérant du nationalisme. Le paradoxe supplémentaire est que plus les années passent, plus la fable anti-nationaliste de l’Europe s’accentue, tandis que le lourd héritage du communisme et les cicatrices qu’il a laissées dans la moitié de l’Europe ont disparu dans les brumes de l’amnésie collective et institutionnelle.

La chute du Mur est lue comme un triomphe de la société mondiale sans frontières. On abuse même de la rhétorique sur les murs à abattre pour justifier les flux migratoires massifs et le droit subjectif et absolu de chaque habitant de la planète à changer de pays. On oublie une réalité élémentaire: les murs les plus tristement célèbres ne sont pas ceux qui empêchent quiconque d’entrer sans passeport mais ceux qui empêchent leurs citoyens de sortir, malgré leur passeport, en conformité avec la loi, avec l’État, avec le fisc

En tombant, le mur de Berlin a laissé le monde ouvert mais dans deux directions opposées: l’une vers la mondialisation et la société sans frontières, l’autre vers les identités locales et nationales. Du reste, l’effondrement du mur a non seulement rendu le monde plus ouvert, mais il a aussi unifié une nation lacérée comme l’Allemagne. Le drame allemand a pris fin, une nation tourmentée par deux défaites, deux totalitarismes et l’infamie de la Shoah.

L’Allemagne réunifiée devint un exemple pour les autres aspirations nationales réprimées, à commencer par l’Est sorti du communisme. Le monde n’est pas devenu unipolaire, soumis au nouvel ordre mondial, mais la frontière entre l’Est et l’Ouest s’est transformée en une barrière invisible entre le Nord et le Sud de la planète, entre le centre et la périphérie, entre l’Ouest et l’Islam.

Bref, l’histoire ne s’est pas terminée dans les bras de l’Empire américain et de la démocratie libérale, comme George Bush et son conseiller Francis Fukuyama le pensaient alors. Mais elle a repris avec d’autres scénarios et d’autres frontières, d’autres lignes de séparation.

Le mur de Berlin a laissé deux héritiers, pas seulement un, et deux idées différentes de l’Europe. L’une comme l’intégration des nations dans un projet confédéral et l’autre comme la désintégration des nations dans un projet cosmopolite. Le nationalisme et l’internationalisme, voire le souverainisme et le mondialisme en sont les résultats.

Avec ce mur, une histoire s’est terminée, une autre s’est ouverte. La nôtres. La mer est ouverte mais dans ses eaux, l’archipel des identités a réémergé.


Un mur s’écroule, le bâtisseur est absous

Marcello Veneziani
Ma traduction

Mais la chute du mur de Berlin, est-ce seulement une histoire de construction illégale? Qui l’a construit, ce satané mur, Hitler, Nixon ou Trump quand il était petit? Mais réellement, avec la chute du mur de Berlin, le nationalisme – avec la fermeture des frontières -, est-il enfin tombé, et le feu vert a-t-il été donné aux flux migratoires? A lire et voir les chroniques d’aujourd’hui, trente ans après le mur de Berlin, l’impression qui reste, c’est celle-là. Et l’image récurrente est une espèce de fête, de concert pop, de centres sociaux entre murs écroulés et taggés.

Dans toute cette représentation, le protagoniste est absent, le constructeur du mur disparaît: le communisme. Et disparaît l’attention sur la signification originelle et principale de cet effondrement. Non, les gars, à Berlin, ce n’est pas le mur du nationalisme qui est tombé, ce ne sont pas les frontières pour les migrants qui sont tombées, mais dans ce mur, c’est la principale tragédie du XXe siècle, le communisme, qui s’est effritée. Oui, la principale parce que, contrairement à l’autre tragédie du XXe siècle, le nazisme, celle du communisme a duré soixante-quinze ans et non douze; elle a touché davantage de peuples et s’est étendue sur trois continents; elle a exterminé soixante, quatre-vingt millions de victimes, et en temps de paix, sous son régime; et elle n’est pas encore finie, si l’on pense à la Chine et à Cuba, sans parler de son héritage, le communisme implicite, comme mentalité qui vit et lutte toujours avec nous.

Et le signe, fût-il symbolique que le communisme est tombé mais n’est pas mort en 1989, c’est une tragédie parallèle qui s’est produite la même année: c’est la place Tiananmen, à Pékin, où le régime communiste est vainqueur contre le peuple et les citoyens individuels. Le communisme se transforme mais ne disparaît pas. Et que le communisme soit la principale tragédie du XXe siècle est également démontré par un autre détail qui coïncide avec l’érection du Mur. Aucun autre régime autoritaire et totalitaire du XXe siècle n’avait besoin d’ériger des murs à sa frontière pour empêcher ses citoyens de s’échapper, pas même le féroce et brutal régime nazi. Le seul qui l’a fait, c’est le communisme. Le présentant au contraire comme une « barrière protectrice antifasciste » (la mystification de la propagande communiste). Et aujourd’hui, la propagande – la même qui préfabrique des cas inexistants de résurgences du passé pour détourner l’attention d’anniversaires historiques – confond les frontières avec le mur de Berlin, oubliant la différence essentielle et élémentaire entre un mur qui empêche d’entrer ceux qui n’entrent pas régulièrement et un mur qui empêche ses habitants de sortir, dans un exercice fondamental de liberté.

Le cœur de cette tragédie, le sens historique, politique et idéologique, la fin d’un cauchemar qui a duré soixante-quatorze ans, nous échappent. Le sentiment de libération des peuples qui vivaient derrière le rideau de fer. Un cauchemar qui, parmi ses effets, eut celui d’empêcher l’Europe de s’unir, car il était impossible de sortir du bipolarisme USA-URSS, OTAN-Pacte de Varsovie, Occident-bloc soviétique, tant que perdurait l’Antagoniste funeste.

Mais le communisme, dans les rappels édulcorés du Mur, s’efface aujourd’hui comme un souvenir fumeux, il est tout au plus associé au visage de Staline alors qu’il va de Lénine à Honecker, du premier au dernier communisme, et implique tous les communismes venus au monde. Le mur s’écroule, mais le Bâtisseur est absous. Ou bien il n’est pas condamné parce qu’en dehors des méfaits, il avait de bonnes intentions….

Ce mur n’a pas marqué la fin des nations, comme on le suggère aujourd’hui, mais le premier effet a été la réunification d’une grande nation, l’Allemagne, qui, ce 9 novembre, a mis fin au drame allemand: deux guerres mondiales perdues, deux régimes totalitaires, comme le communisme et le nazisme, en plus de la honte de la Shoah. Ce mur tombé réunissait et ranimait une nation. Et avec cette nation recomposée au centre, il permettait à l’Europe de commencer son processus d’unification.

Mais tout cela n’apparaît pas dans les compte-rendus d’aujourd’hui. Qui, dans le meilleur des cas, s’attardent sur l’un des effets que le Mur a produit. C’est-à-dire l’avènement, l’achèvement de la mondialisation qui dans un premier temps a coïncidé avec le Nouvel ordre mondial sous la direction des États-Unis. Mais comme nous le savons bien, du Mur naquit la poussée opposée, la polarisation opposée: le réveil des identités patriotiques, locales, nationales et religieuses. D’un côté, l’Occident est allé au-delà et s’est mondialisé. De l’autre, les peuples, les nations et les identités se sont réveillés. Et le résultat qui en a émergé, résumant les deux phénomènes divergents, et même alternatifs, a été chez nous la réunification européenne, avec cette ambiguïté de fond et cette faiblesse de pensée intrinsèques au processus européen. Et la croissance d’autres sujets internationaux, de la Chine à l’Inde et à l’Islam, des puissances de l’Asie du Sud-Est au redressement de la Russie, au-delà du communisme.

Mais le Mur reste l’épilogue d’une tragédie et en même temps le prologue d’un effondrement qui deviendra définitif avec Gorbatchev en 1991. Et pour compléter la nécrologie honnête de ce Mur, n’oublions pas que, comme toujours dans l’histoire, la chute de ce Mur et de ce Monde a aussi engendré chez certains une vague de nostalgie, appelée ostalgie, c’est-à-dire le regret de l’Est, et même de remords pour le triomphe de la société de consommation. Le capitalisme a gagné, pas le libéralisme.

Quoi qu’il en soit, chers amnésiques, le communisme n’est pas une rumeur, un conte de fées ou une promesse vierge qui brille, inaccomplie, dans les cieux. Le communisme fut réel, terrible et durable, et a laissé une mer de cicatrices. Et ce n’est qu’au seuil des années 1990 qu’il est tombé. Même si ce n’est pas votre impression, 1989 vient bien après 1945, où votre mémoire s’est arrêtée. 44 ans plus tard.

Mots Clés :