Depuis un mois, le Chili vit au rythme des émeutes, une contestation sociale, qui au départ aurait été provoquée par la hausse du prix du métro. Depuis lors, les violences se déchaînent avec une cible privilégiée, les églises, saccagées et brûlées, dans la plus parfaite indifférence des médias. Après le déballage de sordides affaires de pédophilie, l’Eglise au Chili a perdu toute autorité, et le Pape reste silencieux. Reportage sur la Bussola

L’Eglise de la Vera Cruz de Santiago, après l’incendie

Voyage à Santiago

Le Chili en flammes:

l’ennemi obscur et l’Église impuissante

Andrea Zambrano
La NBQ
15 novembre 2019
Ma traduction

Six églises en flammes ou pillées au Chili. Qui est derrière? Un ennemi obscur, fait d’anarcho-communistes tolérés par une gauche ambiguë et sans leaders, qui veulent maintenant mener les protestations ayant débouché sur la violence. Les inégalités et les abus de pouvoir dans la société chilienne comme détonateur. Mais aussi l’absence de l’Eglise catholique qui, après avoir été submergée par les scandales sexuels, a renoncé à son autorité et à son rôle de ciment social en tombant à 14% dans les sondages. La Bussola en discute avec le missionnaire don Federico Ponzoni et l’éducateur Bolivar Aguayo.

Ils l’ont rebaptisé estallido social (explosion sociale). Ce n’est pas vraiment une révolte, mais plutôt une explosion, une bombe sociale soudaine. Au Chili, l’opposition des protestations a franchi la frontière de la dissidence légitime et se dirige vers la guérilla urbaine. Tout cela produit anxiété et colère. Un soulèvement social contre la politique néolibérale du gouvernement de Sebastian Piñera? Une telle classification serait réductrice. La violence de ces jours-ci a une longue gestation qui passe aussi par le gouvernement progressiste de Michelle Bachelet.

Et puis il y a les images qui ont fait le tour du monde, de statues de saints et de la Vierge détruites, et d’autels violés, qui n’ont pas suscitéla nécessaire indignation du cirque médiatique.

La dernière cible est l’église de la Vera Cruz de Santiago, qui a été littéralement livrée aux flammes. Mais avant, entre le 8 et le 14 novembre, il y a eu des attaques et des pillages dans l’église de la paroisse de La Asunción, toujours dans la capitale, et ensuite dans les cathédrales de Viña del Mar, Valparaiso et Talca.

Épisodes d’égarement isolés ou authentique offensive anticléricale qui cache un plan systématique d’annulation du christianisme dans un pays catholique?

L’enjeu est de taille, mais les réponses ne sont pas si immédiates. Bien sûr, ce qui se passe au Chili avec les protestations et les dégénérescences qui affectent aussi le sentiment de foi est le signal que quelque chose se passe dans le tissu social de ce qui est encore considéré comme la Suisse d’Amérique latine aujourd’hui. Mais quoi?

Selon Bolivar Aguayo, représentant du catholicisme chilien, éducateur et président de la Fundaciòn Domus qui s’occupe de projets éducatifs,

« nous sommes sûrement confrontés à une situation d’inégalité sociale qui frappe de manière transversale. Mais ce que nous ne comprenons pas, c’est pourquoi les structures de l’État sont si fragiles pour y faire face ».

Aguayo, qui ces derniers jours, par l’intermédiaire de l’association proche de Communion et Libération, Encuentro Santiago, a fait une déclaration sur les troubles de ces derniers jours, parle d’un « ennemi obscur qui s’en prend à une série de bâtiments publics qui sont détruits, et ensuite aux églises« .

Qui est cet ennemi?

Jusqu’à présent, il y a des hypothèses, il n’y a pas d’identification claire sauf qu’il s’agit d’une composante d’anarcho-communistes radicalisés qui visent à prendre la direction de la protestation.

Jusqu’à détruire le sacré?

Oui, parce que – poursuit-il – le saccage des églises fait partie d’une haine envers un peuple entier. Chez certains, cette obsession de détruire tout ce qui exprime un sens demeure, même s’il « ne parle pas » et que les bâtiments incendiés ne parlent pas le langage de la haine et de la violence, mais communiquent la paix et le silence, en tout cas l’empreinte d’un Autre, et pour cette raison ils doivent être effacés et couverts par les cris de colère de l’anarchisme.

La destruction des églises semble donc être l’effet collatéral d’une révolte qui découle d’un état de nécessité, mais qui prend très vite le virage d’une insurrection idéologique.

Il y a des groupes anarchistes qui ont déjà une histoire – insiste Bolivar – et qui sont tolérés par la politique et en particulier par la gauche. Oui, lorsqu’ils sont apparus au grand jour, le système chilien, même pendant les années Bachelet, n’a pas été en mesure de les identifier et de les contrôler. Pourtant, ils ont commencé à proliférer immédiatement après la transition qui s’est terminée avec le président Lagos.

Eh oui, la gauche : en effet, une bonne partie de la responsabilité de la prolifération de cet ennemi obscur incombe également au parti progressiste chilien.

L’ambiguïté de la Nouvelle Gauche chilienne et du Parti communiste dans leurs clins d’œil à cette manière d’agir est sous les yeux de tous, il y a une gauche dure qui n’a pas de représentation parlementaire, mais la gauche parlementaire n’a pas été claire en condamnant cette violence, elle montre une certaine tolérance aussi parce que d’une certaine manière cette violence sert, car la gauche ne possède actuellement aucun leader capable de mener une opposition à Piñera ».

Sans leader, tolérante avec les franges extrêmes et incapable de construire un dialogue pour gagner les élections:

« Dans cette perspective, la gauche a certainement trouvé l’occasion d’acquérir une certaine visibilité. C’est comme si, dans son ambiguïté, elle pariait sur ce conflit ».

Et puis il y a l’Église, l’autre grand « malade ».

Elle vit ces jours-ci avec discrétion – explique Aguayo – mais elle est encore trop silencieuse à cause des scandales de pédophilie et d’abus de ces dernières années. L’Eglise du Chili est restée silencieuse face aux phénomènes sociaux, elle est aujourd’hui tellement discrète que – même face aux événements de ces jours qui ont frappé les églises – les gens se demandent: ‘Où est l’Eglise?’ Bien sûr, il y a des déclarations de condamnation, mais l’impression est celle d’une absence généralisée.

La lecture sur l’absence de l’Église chilienne est également partagée par don Federico Ponzoni, prêtre de la Fraternità sacerdotale San Carlo en mission depuis de nombreuses années à Santiago. Le prêtre explique à la Bussola qu’il a un observatoire privilégié:

D’un côté, dans notre paroisse de Puente Alto, qui est un quartier très pauvre de la ville, nous voyons les grandes inégalités sociales vécues par les Chiliens et de l’autre, enseignant à l’Université catholique de la capitale, je vois des jeunes qui sont actifs et engagés socialement, disons d’extraction sociale plus aisée, mais pas indifférents aux déséquilibres qui existent, au point que certains de mes étudiants de la pastorale universitaire ont participé aux cortèges pacifiques. En fait, ceux qui prétendent encadrer ces protestations dans une perspective classiste, comme s’il s’agissait, de façon simpliste, d’une révolte des couches inférieures de la population contre l’élite se trompent.

Il y a donc des réactions justes. Mais aussi irrationnelles et folles. Et ce sont les plus dangereuses qui risquent de prendre le dessus.

Nous pouvons dire que le Chili est un pays injuste – poursuit-il – où il y a de nombreux abus. Par exemple: une banque qui vous facture une dépense injustifiée, un prêtre qui abuse d’enfants ou un employeur qui ne paie pas ses employés adéquatement. Cela fait du Chili un pays riche et nanti, qu’ils appellent la Suisse d’Amérique du Sud, mais aussi un pays profondément injuste malgré le fait qu’il a réduit de façon exponentielle le seuil de pauvreté lequel, il y a quelques décennies encore, représentait 40% de la population

Don Ponzoni affirme aussi que « l’âme chilienne est plutôt violente. Lorsqu’il a été mis face à la nécessité d’un changement, le Chili l’a toujours fait de manière violente ».

Autrefois, pour freiner ces « furoncles », l’action de médiateur social, représenté par l’Église catholique, était indispensable, mais là aussi, il faut constater une absence.

L’Église chilienne a certainement perdu sa crédibilité et la cause en est certainement la douloureuse affaire des scandales sexuels du clergé (l’affaire Barros est célèbre, avec le Pape qui a dû intervenir après insistance, la démission massive de l’épiscopat chilien qui a suivi et la nomination d’un commissaire dans certains diocèses). Cela a sûrement pesé sur l’autorité de l’Église. Pensez qu’il y a quelques années encore, l’Eglise chilienne jouissait de la confiance de 84% de la population, aujourd’hui elle est tombée à 14% ».

Dans ce scénario, les conséquences sont inévitables:

Certes, la cause principale est la sécularisation, commune à toute l’Amérique latine, mais il ne fait aucun doute que les cas d’abus ont forcé l’Église à se retirer et à renoncer à être le ciment social capable de dialoguer avec tous, perdant beaucoup de son autorité. Il suffit de penser au cas de Santiago, qui devrait être le diocèse propulseur, mais qui est encore sous le contrôle d’un administrateur apostolique ».