Marco Tosatti publie la recension d’un écrivain et journaliste catholique italien, Luca Del Pozzo. Après un bref aperçu du contenu théologique – complexe!! (*) – de l’essai de Benoît XVI, et avoir remis à sa juste place la misérable polémique, Del Pozzo propose comme remède à la pénurie de prêtres d’encourager les mouvements charismatiques nés après le concile et qui sont, selon lui, d’authentiques viviers de vocations. Intéressant.

(*) Une remarque en passant. J’ai le livre sous les yeux, et je mentirais si je disais que sa lecture est facile pour un profane comme moi (on en jugera déjà à partir de la critique « littéraire » de Del Pozzo, qui en donne un échantillon). On reconnaît sans hésitation le style inimitable de Benoît XVI (ceux qui ont lu par exemple son dernier livre sur l’enfance de Jésus n’auront aucun doute): et c’est (encore) du très bon, voire du grand Razinger, qui prouve qu’à 92 ans, il n’a peut-être plus l’énergie de développer de grands arguments ou d’écrire de longs essais (enfin, c’est ce qu’il dit!) mais il garde des facultés intellectuelles assez bluffantes pour le commun de mortels, n’en déplaise aux misérables qui se sont permis de mettre en doute sa capacité à écrire et sa lucidité mentale – je n’en dirai pas plus, répéter leurs insultes salit les yeux, la bouche et le cœur.


Ma traduction, les caractères gras sont les miens)

Parcourant les pages de l’essai de Benoît XVI, intitulé « Le sacerdoce catholique », qui figure dans le livre du cardinal Sarah « Des profondeurs de nos cœurs », ces derniers jours au centre de polémiques aussi brûlantes que, bien souvent, intéressées, on ne peut qu’être d’accord avec Nicolas Diat, éditeur de l’œuvre, lorsqu’il affirme que « Le texte proposé ici est donc quelque chose d’exceptionnel« . Exceptionnalité donnée par le fait que l’on se trouve en présence « non pas d’un article ou de notes recueillies au fil du temps, mais d’une réflexion magistrale, à la fois lectio et disputatio« . Ce qui, ajouté au fait que le livre est dédié « à tous les prêtres », place l’œuvre de Ratzinger à un niveau nettement différent de celui d’une simple contribution théologique.


D’autre part, qu’il ne s’agisse pas d’une simple réflexion académique mais d’un essai qui découle d’un besoin précis et dans un but tout aussi précis, c’est l’auteur lui-même le dit clairement dès le début :

« Face à la crise persistante que traverse le sacerdoce depuis de nombreuses années, il m’a semblé nécessaire de revenir aux racines profondes de la question ».

Et quelles sont les « racines profondes » de la question que Benoît XVI explique immédiatement après: elles consistent en un « défaut méthodologique dans la réception de l’Écriture comme Parole de Dieu ».

C’est le retour, entre les lignes, comme il l’avait déjà exprimé explicitement dans la magistrale trilogie sur Jésus de Nazareth, de la critique de l’adoption de la méthode historico-critique comme seul critère interprétatif des textes bibliques. Avec pour résultat de « désacraliser » ou de « séculariser » les Saintes Écritures, qui deviendraient de simples textes à analyser comme on analyse n’importe quel écrit de l’Antiquité. Mais ce faisant, la Bible est vidée de son proprium: qui est certes d’être un corpus de textes écrits par les hommes, mais sous l’inspiration de Dieu.

Les conséquences de cette approche (développée dans la sphère protestante et adoptée avec trop de facilité dans les facultés de théologie catholiques) sont vite dites: se refusant à lire l’Ancien Testament à la lumière du Nouveau, c’est-à-dire abandonnant cette vision unitaire et récapitulative, dans le Christ, de l’histoire du salut, les exégètes en sont venus à une

 » …théologie sans culte. Ils n’ont pas compris que Jésus, au lieu d’abolir le culte et l’adoration dus à Dieu, les a assumés et les a menés à terme dans l’acte d’amour de son sacrifice ».

C’est là que se trouve la racine de la crise: n’avoir pas compris que le culte en « esprit et vérité » ne signifiait nullement l’abolition du culte, mais un nouveau culte qui implique, souligne Benoît XVI, « une offrande de la totalité de sa vie dans l’amour »; autrement dit, c’est le passage d’un sacerdoce où l’on offre quelque chose à Dieu, à un sacerdoce où le prêtre s’offre à Dieu, en fidélité à l’offrande de lui-même faite par le Christ. « Le sacerdoce du Christ – poursuit Ratzinger – nous fait entrer dans une vie qui consiste à ne faire qu’un avec lui et à renoncer à tout ce qui appartient seulement à nous ». Ainsi est précisé « le fondement de la nécessité du célibat, ainsi que la prière liturgique, la méditation de la Parole de Dieu et le renoncement aux biens matériels ».


Déjà ces quelques annotations, denses, suffiraient à faire taire toute discussion sur le célibat. À moins de vouloir déformer le sacerdoce catholique et le réduire, comme cela se produit dans la sphère protestante, à une simple « fonction » comme s’il s’agissait d’un travail comme un autre (et on peut dire beaucoup de choses sur le processus plus général de protestantisaton du catholicisme, qui se déroule depuis des décennies dans ‘indifférence totale ou presque totale d’une bonne partie des pasteurs), il est clair que nous sommes confrontés à une réalité qui, comme tout ce qui concerne les choses de Dieu, remet en question en premier lieu la foi. Sans laquelle non seulement le célibat mais aussi le christianisme tout court n’a aucun sens.


Mais revenons à l’essai de Benoît XVI.


Dans la première partie, Ratzinger retrace selon une clé exégétique la formation du sacerdoce du Nouveau Testament, dont il ressort clairement, d’une part, que

« le caractère laïc du premier mouvement de Jésus et le caractère non cultuel et non sacerdotal des premiers ministères ne procède pas d’un choix anti-cultuel et anti-judaïque; il est plutôt une conséquence de la situation particulière du sacerdoce de l’Ancien Testament, pour lequel le sacerdoce est lié à la tribu d’Aaron-Levi ».

Par conséquent, aucune interdiction ou fermeture de la part de Jésus et de ses disciples en ce qui concerne le culte.

D’autre part, il est tout aussi clair que Jésus fait sienne la critique des prophètes au culte (par exemple dans la dispute sur l’interprétation du Shabbat) et donne naissance à un nouveau culte, qui nécessite un nouveau Temple et un nouveau sacerdoce. De ce point de vue, commente Benoît XVI, la dernière Cène est naturellement décisive, quand Jésus

« …reprend la tradition du Sinaï et se présente ainsi comme le nouveau Moïse »

, mais en même temps

« …reprend l’espérance de la Nouvelle Alliance formulée d’une manière particulière par Jérémie, annonçant ainsi un dépassement de la tradition du Sinaï au centre duquel il se tient lui-même comme sacrificateur et sacrifiant à la fois. Il est important de considérer que le Jésus qui se tient au milieu des disciples est le même qui se donne à eux dans sa chair et son sang et anticipe ainsi la Croix et la Résurrection. Sans la Résurrection, tout cela n’aurait aucun sens » (page 38).


Un aspect important que le pape émérite souligne est que

« dans tout cela, rien n’est dit directement sur le sacerdoce. Et pourtant, il est clair que l’ancien ordre d’Aaron est dépassé et que Jésus lui-même se présente comme le Grand Prêtre » (page 39).

Et ce n’est pas tout. « De cette façon – poursuit Ratzinger – la critique des prophètes sur le culte et la tradition cultuelle qui a commencé avec Moïse se confondent: l’amour est un sacrifice ».

Le fossé entre l’ancien et le nouveau sacerdoce se reflète évidemment aussi sur la question principale du célibat. Si en fait « la relation entre l’abstinence sexuelle et le culte divin était absolument claire dans la conscience commune d’Israël », même dans un contexte où « le mariage et le sacerdoce étaient sans aucun doute conciliables », la nécessité, qui s’est développée très tôt, de célébrer l’Eucharistie quotidiennement a conduit à une situation « radicalement changée » pour les prêtres chrétiens par rapport à celle de l’Ancien Testament.

« Leur vie entière – écrit Ratzinger – est en contact avec le mystère divin et exige une exclusivité pour Dieu qui exclut un autre lien à côté de Lui, comme le mariage, qui embrasse toute la vie… On pourrait dire que l’abstinence fonctionnelle s’est transformée en abstinence ontologique ».

Dans la deuxième partie de l’essai, Benoît XVI interprète trois textes bibliques à la lumière de l’herméneutique illustrée dans la première partie. Ce sont les versets 5-6 du Psaume 16, le verset 8 du chapitre 10 ainsi que les versets 5-8 du chapitre 18 du Deutéronome, et Jean 17,17. Trois textes dont Ratzinger tire les caractéristiques fondamentales du sacerdoce catholique: la vie de Dieu et pour Dieu, le véritable et unique fondement – « le fondement de son existence » – de la vie du prêtre; se tenir devant le Seigneur et le servir, où le terme « servir » englobe de nombreux aspects dont l’obéissance à sa volonté (sur ce point, nous renvoyons directement au texte qui, selon l’auteur, concentre en quelques lignes une magistrale leçon sur le véritable sens de la liberté) ; enfin, être consacré/sanctifié dans la Vérité, qui pour Ratzinger est l’essence de l’ordination sacerdotale : « être purifiés et imprégnés encore et encore par le Christ afin que ce soit Lui qui parle et agisse en nous, et de moins en moins nous ».

La densité et la profondeur des considérations faites par Benoît XVI, résumées ici synthétiquement (et mal), rendent encore plus évidente la misère du spectacle auquel nous avons dû assister ces derniers jours. Quand il était clair dès le départ que s’inquiéter de la forme éditoriale du livre en question signifiait regarder le doigt pour ne pas voir la lune.

La lune étant l’avertissement, sans si et sans mais, mis noir sur blanc par Benoît XVI en défense du célibat sacerdotal. Comme si l’on pouvait sérieusement croire que cela fait une différence si ce que Ratzinger écrit sur le célibat apparaît dans un livre à quatre ou deux mains ou sous une autre forme éditoriale. Allons donc. L’essentiel est: Benoît XVI a adopté une position ferme et sans équivoque sur une question qui, si elle n’est pas traitée de la bonne manière, risque d’avoir des conséquences dévastatrices.
Avec la circonstance aggravante que les conséquences ne se limiteraient pas à l’Amazonie, ce qui, sauf votre respect, nous intéresse assez peu, et pourraient s’étendre à toute l’Église puisque, comme nous le savons, l’Amazonie n’est que le pied-de-biche grâce auquel les novateurs, confortablement installés ailleurs (par exemple en Allemagne) veulent poursuivre leur travail de « modernisation ». Tout le reste n’est que paroles et particularités.

Soit dit en passant, s’agissant du célibat, un aspect qui n’est nullement marginal est souvent et volontairement passé sous silence: étant donné (et même les murs le savent) qu’il existe au sein de l’Église des forces puissantes pour dédouaner l’homosexualité, il n’est pas difficile d’imaginer que si la discipline du célibat devait être révisée, la question du mariage entre prêtres homosexuels serait inévitablement soulevée. Bien sûr, il faudrait d’abord normaliser l’homosexualité. Mais avec la façon dont les choses se passent, qui peut dire que cela n’arrivera pas? Une chose au moins semble certaine à l’heure actuelle: encore plus maintenant que Benoît XVI s’est exprimé, il est plus que jamais souhaitable que la question du célibat, en soi plus délicate et complexe qu’on voudrait nous le faire croire, soit traitée avec un soin extrême pour éviter des problèmes plus graves qu’une bagatelle éditoriale (présumée). Et sans oublier que si les choses devaient mal tourner, il n’est pas exclu que Benoît XVI fasse à nouveau entendre sa voix. Nous verrons bien.

En attendant, il convient de répéter qu’il n’y a pas de nécessité ou d’urgence qui justifie la révision de la discipline du célibat. La vérité est qu’à l’occasion du synode amazonien aussi, un mécanisme simple et implacablement éprouvé a été déclenché: créer un cas à partir d’une situation particulière pour en faire un problème général et pouvoir ainsi avoir le prétexte de « moderniser ».

Des exemples récents? Les unions civiles, les divorcés remariés, le suicide assisté, et maintenant les natifs d’Amazonie qui manquent de prêtres. Des exemples qui ont en commun que si vous allez voir les numéros, il s’agit de numéros d’indicatifs régionaux internationaux. A-t-on déjà vu des files d’homosexuels devant les hôtels de ville, de divorcés remariés devant les églises ou de personnes en quête d’euthanasie dans les hôpitaux? Pas moi. Et la raison est vite trouvée: parce qu’il s’agit de fausses urgences. C’est la même chose pour l’Amazonie ; en mettant de côté un instant le détail non négligeable, comme le fait le cardinal Müller, que l’Eucharistie n’est pas un droit que tout le monde peut revendiquer, la réalité réelle des peuples indigènes tant vantés (et ici à Rome nous en avons eu un avant-goût) est très différente et loin de ce que certains récits en disent.
C’est ailleurs que résident ceux qui s’intéressent au démantèlement du célibat ou à l’accès des femmes au sacerdoce et ainsi de suite, dans l’illusion qu’une Église plus ouverte peut arrêter l’hémorragie des fidèles en cours, avec pour conséquence l’effondrement des finances des paroisses et des diocèses, en premier lieu de l’Église allemande.

Et ce n’est pas tout. Ce qui rend tout cela encore plus grotesque, c’est le fait que ce sont précisément à ces mêmes entités – lire : les communautés protestantes en Allemagne – que les novateurs d’hier et d’aujourd’hui font un clin d’œil: c’est la meilleure preuve de la myopie d’une telle opération dans la mesure où il est bien connu que le protestantisme en Allemagne est en crise (pour ne pas dire plus), et ce malgré le célibat. Cela signifie-t-il quelque chose?


Une preuve supplémentaire de la confusion qui règne aujourd’hui, confusion qui se traduit souvent et volontairement par une approche trop pragmatique des questions, au risque de réduire de plus en plus l’Église à une réalité humaine, trop humaine, aux côtés d’autres réalités humaines. Le pragmatisme qui, dans ce cas, a fonctionné à peu près comme suit : a) pour mener à bien sa mission, l’Église a besoin de prêtres; b) en Amazonie, il n’y a pas assez de prêtres; c) par conséquent, il faut trouver des solutions pour combler la pénurie. Point.


La faiblesse d’une telle approche est qu’en négligeant, parce qu’elle est peut-être jugée inutile à des fins pratiques, une réflexion sérieuse sur les causes du phénomène (comme le fait au contraire Ratzinger), on risque de proposer des solutions à courte vue. En d’autres termes: s’il est vrai, comme c’est effectivement vrai, que la pénurie de clergé n’est que le symptôme d’une maladie plus profonde, la logique voudrait qu’on essaie d’abord de comprendre quelle est la maladie et qu’on s’efforce ensuite de la soigner de la manière la plus appropriée. Si, au contraire, on fait un mauvais diagnostic, ou pire, si on n’en fait même pas, on arrivera peut-être mettre un patch à court terme, mais tôt ou tard les problèmes réapparaîtront. Avec une addition qui entre-temps pourrait être devenue beaucoup plus salée.

Et l’origine de la crise des vocations et de la raréfaction du clergé, tout le monde la connaît, du moins de ceux qui ont des yeux pour voir: elle s’appelle crise de la foi, n’en déplaise aux analyse psycho-socio-anthropologiques qui, dans la sphère ecclésiale, sont toujours inefficaces.

Mais l’origine même de la crise nous mène droit au but. Parce que l’Église possède déjà les anticorps nécessaires en son sein. Il est vrai que la crise du sacerdoce est un phénomène qui dépasse les frontières de l’Amazonie (et d’autre part, il était clair dès le début où il était prévu d’aller). Mais il y a un mais. Venant du fait que face à des séminaires de plus en plus vides, il existe des mouvements laïcs et des réalités ecclésiales qui sont au contraire pleines de vocations. Nous parlons de tous ces charismes qui sont apparus dans les années qui ont suivi Vatican II, où non seulement les instances du renouveau conciliaire ont trouvé une bonne application, mais qui ont eu aussi la mission incontestable et providentielle de soutenir la barque de Pierre dans la turbulente saison post-conciliaire (et il serait intéressant d’approfondir, également en raison du discours que nous tenons, pourquoi ces charismes sont souvent investis par un cléricalisme de retour, même virulent, de la part d’un clergé évidemment encore sensible aux sirènes d’une vision du sacerdoce plus comme pouvoir que comme service).

J’anticipe l’objection: ce sont de petits nombres, epsilon par rapport à l’ampleur du problème. C’est peut-être vrai (ou peut-être pas). En tout cas, la question demeure: pourquoi les mouvements ecclésiaux sont-ils remplis de jeunes, garçons et filles, qui choisissent la vie sacerdotale ou contemplative? La réponse est vite donnée: parce que ce qui les distingue, au-delà de leur charisme spécifique, c’est que de telles réalités sont capables d’attirer et d’éveiller chez les jeunes ce qu’ils ne trouvent pas ailleurs: la foi, précisément. C’est à partir de là qu’il faut (re)commencer. À condition, bien sûr, que l’Église ait encore une certaine conscience d’être, en dernière instance, une réalité dont l’origine et le but ne sont pas de ce monde, et qui dans ce monde est seulement de passage.

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