Décidément, ils ne font rien comme tout le monde. Alors que la France adopte des mesures draconiennes en mettant à l’arrêt presque toute activité (mais maintient les élections!!!) le gouvernement anglais voit sur le plus long terme et adopte des mesures beaucoup moins contraignantes. Le but est de créer une « immunisation collective » (herd imunity) des populations. Avec évidemment des risques collatéraux immédiats, mais des perspectives de contamination réduite dans le cas d’une pandémie ultérieure. Un pari qui suscite une levée de bouclier internationale. Mais c’est l’avenir qui tranchera.

Le premier ministre Boris Johnson en conférence de presse sur la COVID-19, en compagnie du chef de la direction médicale de l’Angleterre, Chris Whitty (à g.) et Patrick Vallance, conseiller scientifique du gouvernement britannique.
(Source, Photo SIMON DAWSON, AFP )

Coronexit, le défi de Johnson a une base scientifique

Paolo Gulisano
La NBQ
15 mars 2020
Ma traduction

La stratégie anti-coronavirus annoncée par le Premier ministre Boris Johnson et source de nombreuses controverses, est basée sur les études de deux éminents scientifiques britanniques, Patrick Vallance et Chris Whitty, qui visent à retarder le pic de contagion pour créer une immunité collective.

Sur le front de la lutte contre le Coronavirus, la nouveauté est venue de Londres, et a déjà suscité de nombreuses réactions polémiques. Depuis des jours, nous nous demandons pourquoi le gouvernement de Sa Majesté n’a pris aucune des mesures restrictives qui sont imposées dans toute l’Europe, avec l’Italie comme chef de file du « modèle chinois » fait de fermetures. Dans toute la Grande-Bretagne, les écoles et les universités sont ouvertes et la vie continue comme d’habitude. Le championnat de football s’est poursuivi dans des stades surpeuplés, comme on l’a vu cette semaine encore à Liverpool et à Glasgow, et ce n’est qu’à partir du week-end prochain que les portes des stades resteront fermées.

Certains ont parlé de folie, ou d’inconscience, mais vendredi (13 mars) Boris Johnson, qui a reconnu que le pays est confronté à une grave urgence sanitaire, a révélé que son gouvernement a une stratégie totalement différente pour faire face au défi de l’épidémie.

Johnson appelé comme conseillers deux experts, deux personnalités importantes du secteur de la santé britannique: Sir Patrick Vallance et le professeur Chris Whitty. Le premier est Chief Scientific Adviser du gouvernement depuis 2018. Il a été pendant des années à la tête du département de recherche de la plus grande entreprise pharmaceutique britannique, GlaxoSmithKline. Le second est le professeur Chris Whitty, qui est Chief Medical Officer du gouvernement britannique, épidémiologiste et expert en santé publique.

Ces deux scientifiques sont donc les « têtes » derrière la stratégie britannique, une stratégie qui fait déjà couler beaucoup d’encre.

En quoi consiste-t-elle? Vallance et Whitty sont bien conscients que de nombreux pays prennent des mesures sévères pour réprimer la propagation du coronavirus, notamment la fermeture d’écoles, la fin des réunions de masse et de sévères restrictions de voyage, tandis que le Royaume-Uni a pris des mesures de contrôle relativement modestes. Toutefois, pour les professeurs britanniques, le système de restrictions n’est pas le seul modèle possible, et il pourrait même s’avérer être un boomerang.

Des simulations informatiques réalisées par des experts indiquent que le Royaume-Uni en est aux premiers stades de son épidémie, qui devrait augmenter rapidement en quatre semaines et culminer entre 10 et 14 semaines. Sir Patrick et le professeur Whitty ont estimé qu’il est trop tôt pour imposer des restrictions sévères à ce stade. Ces restrictions pourraient durer plusieurs mois et risquer de provoquer une « fatigue d’isolement », avec des gens quittant leur domicile au plus fort de l’épidémie. Les personnes âgées sont particulièrement exposées au risque de développer des symptômes graves. Mais beaucoup d’entre elles sont déjà isolées. Les couper de leur communauté à ce stade, alors que les risques sont encore relativement faibles, leur créerait des difficultés inutiles.

Les deux super experts ont également conseillé de ne pas suspendre les réunions de masse. Une fois de plus, leurs modèles informatiques indiquent que cette mesure serait moins efficace et plus perturbatrice que les mesures qu’ils recommandent: se laver les mains et demander aux gens de s’isoler s’ils présentent des symptômes de la maladie. Ces mesures, si elles sont correctement mises en œuvre, pourraient réduire le pic des cas de 20%, affirme Sir Patrick.

« Les gens sont beaucoup plus de probabilité d’attraper le virus d’un membre de leur famille ou d’un ami quelque part dans un petit espace que dans un grand espace, comme un stade de sport », a-t-il déclaré. Et la même chose vaut pour les fermetures scolaires. Pour Vallance et Whitty, les fermetures d’écoles sont efficaces pour contrôler les graves épidémies de grippe, mais le Covid-19 semble moins affecter les enfants. Cela semble être confirmé par les données italiennes, où les fermetures d’écoles – comme on l’a constaté sur le plan épidémiologique – ont entraîné une diminution drastique des cas de grippe saisonnière.


Pour les Britanniques, cependant, il existe un autre risque: les enfants pourraient transmettre le Covid 19 – auquel ils semblent beaucoup plus résistants à leurs parents et grands-parent-, de l’école à la maison .
La stratégie britannique consiste donc à retarder l’apparition du pic de la maladie jusqu’aux mois d’été, en diluant – en quelque sorte – le nombre de cas. Les efforts déployés pour l’éliminer trop rapidement risquent de ramener l’épidémie, peut-être l’hiver prochain, une fois les mesures extrêmes levées.


Sir Vallance a expliqué que nous devrions essayer d’ « étaler » le cours de l’épidémie, et non pas essayer de l’éliminer complètement en peu de temps. « Ce que nous ne voulons pas, c’est que tout le monde l’attrape en peu de temps en encombrant les services de santé », a-t-il déclaré, mais en même temps, puisque la grande majorité des gens sont atteints de la maladie sous une forme non grave, et qu’elle guérit, « en retardant les mesures restrictives, nous créons une sorte d’immunité de troupeau ( herd imunity) afin que davantage de personnes soient immunisées contre le virus et que la contagion soit réduite tout en protégeant les personnes les plus vulnérables. Si vous supprimez quelque chose de manière très, très radicale, quand vous relâchez les mesures, il y a un effet de rebond et ce rebond arrive au mauvais moment, a insisté Vallance.

L’immunité de troupeau est un concept qui s’est fait contaître à la suite des débatssur la vaccination : si un pourcentage suffisamment élevé d’une population a développé des défenses immunitaires, soit par la vaccination, soit par une immunité naturelle acquise par une maladie, la circulation du virus est beaucoup plus faible et cela permet à cette partie de la population immunisée de protéger même ceux qui ne le sont pas. Le pourcentage de personnes immunisées qu’il faudrait atteindre pour avoir une immunité collective efficace est de 60%.

Il est important de souligner que si un scientifique comme Sir Vallance, qui a dirigé pendant des années le département de recherche et développement d’un géant de la vaccination comme GlaxoSmithKline, se concentre sur l’immunisation naturelle, et non sur un vaccin hypothétique, cela signifie que nombre des spéculations qui sont faites sur d’éventuels vaccins disponibles à court terme n’ont aucune consistance.


Vallance a averti que le Covid-19 est très probablement destiné à devenir un virus annuel, une infection saisonnière annuelle. Il sera impossible de l’arrêter, au moins pendant un certain temps, et nous devrons donc apprendre à vivre avec, et c’est pourquoi il est insensé de vivre dans un état d’urgence permanent, et il est insensé de fermer les activités économiques, productives, sociales, éducatives.

Une fois de plus, l’Angleterre affiche son proverbial « Keep calm and go on« . Une ligne de réalisme, illustrée par le Premier ministre Johnson qui n’a pas voulu bercer les Britanniques d’illusions: « De nombreuses familles vont perdre leurs proches », a-t-il déclaré. Un choix de clarté qui a rappelé à Winston Churchill qu’il avait promis « du sang, de la sueur et des larmes » pour parvenir à la victoire. La guerre contre l’épidémie ne sera pas de courte durée. Pas de rhétorique du « nous recommencerons bientôt à nous embrasser », donc, mais un face à face avec la réalité d’aujourd’hui également dans une perspective d’avenir.

Certains pensent cependant que cette stratégie, dans son pragmatisme, ne tient pas compte des pertes qu’elle peut coûter. Pertes de personnes fragiles, âgées et immunodéprimées, qui pourraient être très élevées en raison de la diffusion contrôlée de la contagion. Dommage collatéral pour obtenir l’immunité de masse et la protection contre d’éventuelles nouvelles épidémies. Nous verrons qui a raison.

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