Le Pape essaie-t-il de reprendre la main? Dans la longue interview de Roberto de Mattei par Aldo Maria Valli (traduite hier: Fin de pontificat: les effets du coronavirus), l’historien évoquait un « pontificat cliniquement éteint ». Et pourtant, en l’absence de voyages (qui sont un support essentiel de sa communication), le Pape s’agite beaucoup: en témoigne l’intense activité éditoriale (encyclique comprise) qui doit l’impliquer dans les semaines à venir, et qu’Andrea Gagliarducci passe ici en revue. Cette stratégie sera-t-elle payante? ou n’est-elle pas la preuve d’une certaine inquiétude, donnant ainsi raison au Professeur de Mattei?

Le pape François, ce qu’il a à dire, ce qu’il a à faire

Andrea Gagliarducci
Monday Vatican
14 septembre 2020
Ma traduction

Une encyclique, deux livres d’entretiens, trois discours clés du Pape, le tout à sortir prochainement. Il semble que le pape François soit désireux de dire au monde ce qu’il pense, la façon dont il voit le monde et comment le monde devrait fonctionner dans l’ère post-pandémique. Dans les mois à venir, nous allons être en quelque sorte submergés par les publications du pape François, peut-être plus que jamais auparavant dans l’histoire papale.

La première de ces publications est le livre « Terra Futura« , que le pape a écrit avec Carlo Petrini, qui est à l’origine du concept de Slow Food en Italie et qui est agnostique. Il partage avec le Pape le soutien à une écologie intégrale qui respecte la terre.

Le 3 octobre, le pape François signera l’encyclique « Fratelli tutti« , tellement inspirée par saint François que le pape la signera à Assise, sur la tombe du saint.

Durant la semaine du 21 septembre, le pape prononcera un discours aux Nations unies à New York, lors du High-Level segment (débat de haut niveau) à l’Assemblée générale.

Le 15 octobre prendra place le Global Compact for Education (Pacte mondial pour l’éducation). Le Pape soutient fortement l’événement et prononcera un discours.

Le 22 novembre, l’événement « L’économie de Francesco » se tiendra virtuellement: à cette occasion, le Pape prononcera un discours.

Le 1er décembre, enfin, un autre livre-interview du pape François sera publié. Il s’intitule  » “Let us dream. The path for a better future” (« Faisons un rêve. Le chemin pour un avenir meilleur »), avec le journaliste Austen Ivereigh.

Entre-temps, le pape François expose ses réflexions sur le monde après la pandémie lors des catéchèses de l’audience générale du mercredi.

Le pape François est devenu plus loquace. Il semble évident qu’il veut que sa voix soit entendue.

La prochaine encyclique devrait s’inspirer fortement de la spiritualité franciscaine de la fraternité. En prévision de sa publication, le franciscain Pietro Messa livre ses réflexions qui montrent comment le pape s’est inspiré de saint François.

La fraternité sera le ciment de ces autres thèmes centraux de l’enseignement du pape François :

  • la nécessité de reconstruire le système économique et de le rendre moins injuste envers les plus pauvres
  • l’accent mis sur le souci de la création que le pape François a dit avoir compris tardivement
  • l’aide aux personnes marginalisées, à commencer par les migrants
  • l’importance des religions pour diffuser la notion de non-violence
  • Pourquoi le pape François renforce-t-il la communication maintenant? Pourquoi cette sorte de surcharge d’informations, en particulier sur certaines questions ?

On peut faire une supposition étayée.

Tout d’abord, le pape a conclu qu’il était opportun de s’exprimer. Le confinement a permis une réflexion plus approfondie car il y a eu une sorte de rupture avec la routine. De plus, le pape François a profité de la situation pour mettre de l’ordre dans ses idées. Sa troisième encyclique arrive au milieu d’une série d’autres discours. Ce genre de textes caractérisera son pontificat.

En second lieu, le pape François poursuit son idée de réforme. Dans le dernier numéro de la revue jésuite La Civiltà Cattolica, le père Antonio Spadaro explique que la réforme du pape est avant tout spirituelle et seulement après, structurelle.

Il n’y a pas de plan de réforme des structures, c’est pourquoi cette réforme (comme celle de la Curie) est bloquée ou retardée. A la place, le pape François a un plan pour réformer les mentalités. La pandémie a permis d’accélérer ce processus. Ainsi, le pape François consacre plus de temps à la communication externe, en particulier avec les personnes dites éloignées. Selon le pape François, l’Église doit construire des ponts et dialoguer avec la modernité.

L’article du père Spadaro pose également la question de savoir si la force motrice du pontificat est épuisée ou non. Le père Spadaro dit que non, qu’elle n’est pas épuisée et que si quelqu’un pense le contraire, il n’a pas compris le vrai sens de la réforme. [ndt: c’est le Père Spadaro qui le dit, cela ressemble beaucoup à la méthode Coué!!!]

La force motrice n’est peut-être pas épuisée, mais nous assistons à un changement de rythme du pontificat. Sans voyages internationaux pour marquer les cycles d’activité, le pape François peut se concentrer entièrement sur le Vatican et sur la façon dont il doit communiquer.

D’une part, le pape François doit s’expliquer, et il le fait autant qu’il le peut. Il choisit le plus souvent des canaux moins formels mais de diffusion plus large. D’autre part, le besoin de communiquer du pape François éclipse une série de décisions qu’il a prises récemment [cf. Comment le Pape François change l’institution et aussi François démantèle silencieusement mais minutieusement l’Institution, ndt].

Peu de gens ont commenté le nouveau secrétaire général de l’Administration du patrimoine du Siège Apostolique, arrivé en juin. Et quelques-uns seulement se souviennent de la nomination du numéro 2 du Secrétariat à l’économie. Tous deux sont des laïcs, tous deux ont une vie antérieure de cadres. Rares sont ceux qui ont analysé l’impact de ces nouvelles nominations.

Le Pape a également remanié la composition du Conseil de l’économie. Le Pape François applique la règle (encore non écrite) qui limite les postes au Vatican à des mandats de 5 ans, renouvelables une seule fois. Les secrétaires du Pape ont eux aussi été soumis à cette norme.

En fin de compte, malgré ces décisions, l’avenir semble incertain. Le Conseil des cardinaux ne s’est pas réuni depuis le début de la pandémie.

C’est dans ce contexte général que s’inscrit la rumeur. On spécule sur le fait que même les hauts responsables de la Secrétairerie d’État du Vatican pourraient bientôt changer. La rumeur dit que le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État du Vatican, pourrait être transféré dans un diocèse. En ce moment, le cardinal Parolin est au milieu de son deuxième mandat de 5 ans en tant que secrétaire d’État.

D’autres rumeurs concernent l’archevêque Paul Richard Gallagher, « ministre des affaires étrangères » du Vatican, prenant le poste de préfet de la Congrégation pour les Églises orientales, laissant ainsi le poste de chef des relations avec les États vide. Ce ne sont que des potins, et cela vient du fait que nous vivons une époque incertaine. Cependant, en ces temps incertains, les paroles et les idées du pape François ont pris le devant de la scène, déplaçant les considérations à propos des réformes structurelles. Le débat sur la réforme n’est plus centré sur la réforme de la Curie, comme c’était le cas au début. Maintenant, la discussion s’est déplacée vers les idées du Pape, et non plus vers le gouvernement du Pape.

Nous ne savons pas jusqu’où ce changement était intentionnel.
Quoi qu’il en soit, il donne matière à réflexion.

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