Le site marchand A*** (qui a très mauvaise presse en ce moment, je vais éviter de citer son nom ici) propose de « feuilleter » le livre, intitulé en italien « Benedetto XVI, una vita« , et offre quelques pages-échantillons. Parmi elles, la courte préface, que je traduis « à la volée ». Seewald explique prudemment qu’ « on n’est pas tenus de partager » toutes les opinions de Benoît XVI, la même chose vaut évidemment pour son livre. Avertissement qui ne diminue en rien l’intérêt, forcément teinté de curiosité, que l’on éprouve a priori pour le livre.

(Traduction B&M)

Mon premier « rendez-vous » avec Joseph Ratzinger eut lieu par une journée froide et humide de novembre 1992. Je devais préparer un reportage sur lui pour le supplément du « Suddeutsche Zeitung » et j’ai été surpris par la franchise dont le « Grand Inquisiteur » a fait preuve à l’égard de son interlocuteur.
Au cours des années suivantes, j’ai posé quelque deux mille questions, sinon plus, d’abord au cardinal, puis au pape et enfin au pape émérite. Quand je lui ai demandé le dernier entretien, il a eu quelques hésitations. Il a observé que ses réponses « représenteraient inévitablement une ingérence dans le travail du présent pontife. J’ai dû éviter tout ce qui va dans ce sens et je veux continuer à le faire ».

Non, l’émérite Benoît XVI n’a jamais été un pape de l’ombre (ndt: un shadow-pape, pardon pour l’anglicisme qui me paraît mieux correspondre à l’esprit), un pontife adjoint ou même un anti-pape, et il ne l’est pas devenu davantage ces dernières années. Au contraire, sa principale préoccupation a été de ne pas entraver son successeur de quelque manière que ce soit. D’ailleurs, il n’a jamais prêté de serment solennel l’engageant à se taire. En tant que pontife en fonction, les derniers mots qu’il a prononcés à Castel Gandolfo ont été les suivants : « Je ne suis plus Souverain Pontife de l’Église catholique : jusqu’à huit heures du soir, je le serai encore, puis plus jamais. (…) Mais je voudrais encore, avec mon cœur, avec mon amour, avec ma prière, avec ma réflexion, avec toute ma force intérieure, travailler pour le bien commun et pour le bien de l’Église et de l’humanité ».

Un garçon provenant d’un village bavarois aux confins des Alpes devient le chef de la plus ancienne, de la plus grande et de la plus mystérieuse institution au monde, l’Église catholique, avec ses 1,3 milliard de fidèles: quelle histoire incroyable ! Avec Benoît XVI, pour la première fois depuis cinq cents ans, la chaire de Pierre est à nouveau occupée par un Allemand, un théologien qui, jusqu’alors, était déjà très influent tant par ses travaux scientifiques que par son travail au sein de l’Église. Joseph Ratzinger a fait l’histoire. Nouveau venu au Concile, novateur en théologie, préfet qui, aux côtés de Karol Wojtyla, a mené l’Eglise dans une phase historique tumultueuse. Il a également été le premier pape à démissionner de son poste pour des raisons d’âge jamais auparavant il n’y a eu de « pape émérite ». Jamais auparavant, et du jour au lendemain, un seul homme n’avait changé la papauté de manière aussi décisive.

Chaque fois qu’il s’agit de comprendre et d’encadrer Benoît XVI, de profondes divisions surgissent immédiatement. Il est considéré comme l’un des penseurs les plus intelligents de notre époque et en même temps comme une figure fascinante. Un personnage inconfortable qui rend ses adversaires nerveux. Le philosophe français Bernard-Henri Lévy a observé que, dès que Ratzinger était mentionné, « les préjugés, les mensonges et même la désinformation systématique dominait toutes les discussions ». L’autrichienne Friederike Glavanovics, spécialiste des médias, a consacré une étude scientifique à l’information sur Joseph Ratzinger, soulignant la tendance singulière de certains journalistes à présenter des informations négatives à son sujet, en les plaçant dans un contexte encore plus négatif. On a ainsi construit une image « qui n’était pas tenue de montrer la réalité, mais seulement l’utilité », une image fictive qui devait servir un but précis.

Mais qui est vraiment cet homme ? Quel est son message ? En 1968, a-t-il vraiment subi un « traumatisme » qui l’a transformé de théologien progressiste en traditionaliste réactionnaire ? Etait-il le Panzerkardirial qu’ils voulaient voir en lui? Face au scandale des abus dans l’Église, a-t-il gardé le silence et tenté de dissimuler ce qui émergeait? Son pontificat a-t-il été un échec, comme ne se lassent pas de l’affirmer ses adversaires? Ce livre enquête sur l’origine, la personnalité, les vicissitudes dramatiques qui ont marqué l’existence du pape allemand, arrivant à des résultats surprenants, grâce aussi à la reconstitution de grands moments de rupture comme les affaires Williamson et « Vatileaks ». Je m’excuse pour les erreurs que même les contrôles les plus consciencieux n’ont pas réussi à éliminer du texte. J’espère que les lecteurs comprendront la longueur du livre, qui n’était pas prévue en ces termes, mais qui est venue naturellement en raison de la quantité de matériel recueilli et de l’importance du protagoniste. Certains passages du livre pourront éventuellement être feuilletés plus rapidement.

En rédigeant le texte, il était important de garder une distance critique et une objectivité sans lesquelles il n’y a pas de véritable compréhension.

Aucun livre ne peut être écrit sans collaboration, ce qui est encore plus vrai pour l’histoire d’une vie de près d’un siècle, qui commence à la fin de la République de Weimar et arrive à l’âge numérique. Je tiens à remercier la centaine de témoins qui ont accepté d’être interviewés, ainsi que tous les collègues et amis qui ont accompagné ce travail par leurs suggestions, leur soutien et, surtout, leurs prières (… ici suit la liste habituelle des remerciements, ndt) . Un grand mérite dans la rédaction du livre revient au frère du pape Georg Ratzinger, pour les détails sur l’histoire de la famille.

Je remercie l’archevêque Georg Gänswein d’avoir soutenu le projet depuis le début et d’avoir clarifié certaines circonstances avec une franchise impressionnante. Mes remerciements particuliers vont naturellement au Pape Benoît. Avec une patience angélique, au fil des ans, il a répondu aux questions les plus étranges que je lui ai posées. Je me souviens en particulier de l’été 2012, lorsque je suis allé rendre visite au pontife à Castel Gandolfo. Le pape était dans un état terrible. Il semblait non seulement épuisé, mais aussi étrangement abattu. Ce n’est que plus tard que je me suis rendu compte qu’au cours de ces mêmes semaines, une lutte intérieure se déroulait en lui pour la décision qui allait changer la papauté pour toujours.

Benoît XVI a été le pontife protagoniste d’un changement d’époque ; en tant que tel, il a représenté la fin de quelque chose d’ancien et le début de quelque chose de nouveau, un constructeur de ponts entre des mondes différents. Il a montré que la religion et la raison ne sont pas en opposition. C’est précisément cette raison qui garantit à la religion de ne pas tomber dans les fantasmes et le fanatisme. Ratzinger a fasciné par ses nobles manières, son esprit élevé, l’honnêteté de ses analyses, la profondeur et la beauté de ses mots. Son message est peut-être inconfortable, mais il est fidèle à l’enseignement de l’Évangile, aux doctrines des Pères de l’Église et aux réformes du Concile Vatican II : il nous invite à dépasser l’extériorité des choses, à nous laisser la possibilité d’approfondir l’essence même de la vie et de la foi.

On n’est pas tenu de partager toutes ses positions, mais on peut indubitablement définir Joseph Ratzinger non seulement comme un érudit important – probablement le plus grand théologien jamais élu au trône papal – mais aussi comme un maître spirituel qui a su convaincre par sa clarté et son authenticité. La direction qu’il a indiquée n’a rien perdu de sa pertinence, bien au contraire. « Un grand pape », c’est ainsi que son successeur l’a célébré. « Grand pour la force et la pénétration de son intelligence, grand pour sa contribution pertinente à la théologie, grand pour son autorité envers l’Église et les êtres humains ». Et enfin, mais pas moins important pour cela « grand pour sa vertu et sa religiosité ».

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