Après un article consacré aux années Benoît XVI, Andrea Gagliarducci continue d’explorer de façon critique la couverture par les vaticanistes de l’actualité religieuse qu’ils sont censés traiter au bénéfice du public. Cette fois, c’est la communication du pontificat actuel qui est passée au crible, avec une lucidité et une honnêteté appréciables, nous offrant un aperçu intéressant, car vu de l’intérieur, d’un monde que nous ne connaissons pas toujours bien, celui des journalistes, en l’espèce ceux qui s’occupent de Vatican. Dommage que par moments, on a l’impression d’assister à une opération « il faut sauver le soldat François », faisant passer au second plan la responsabilité (voire l’instrumentalisation cynique) du Pape lui-même dans la narration de son pontificat.

Première apparition au Balcon de Saint-Pierre, 13 mars 2013

Pape François, comment l’information religieuse a-t-elle changé huit ans après?

Andrea Gagliarducci
vaticanreporting
13 mars 2021
Ma traduction

L’élection d’un Pape est toujours, et par la force des choses, un changement d’époque. Un nouveau Pape, pour les journalistes qui traitent de l’information religieuse et en particulier du Vatican, signifie un nouveau réseau de contacts, une nouvelle façon d’interpréter les situations, un nouveau langage à déchiffrer. Avec l’élection du pape François, il y a huit ans, une difficulté supplémentaire est venue s’ajouter à tout cela: le pape qui venait « du bout du monde », comme il l’a dit lui-même, n’avait même pas l’intention d’utiliser le langage qui avait toujours été utilisé au Vatican. Il avait d’autres critères, d’autres langages, d’autres façons de voir.

Tout, dans l’information religieuse des huit dernières années, s’est joué au fond sur ce malentendu. Nous avons continué à utiliser les anciens paradigmes pour raconter ce qui était là, sans tenir compte du véritable langage de ceux qui étaient là. Et c’est une erreur que tous ont probablement faite. Souvent pas par mauvais esprit, mais simplement parce qu’ils ne voyaient pas la possibilité de faire autrement.

Pendant des années, l’information religieuse a été conditionnée par le dualisme entre le « Concile réel » et le « Concile des médias », selon l’heureuse expression de Benoît XVI lors de sa dernière rencontre avec le clergé romain avant sa démission. Ce dualisme a créé deux fronts opposés, deux idéologies qui sont devenues des idéologies narratives, et qui ont été nourries également au sein des mouvements catholiques, des organisations paroissiales – bref, dans tous ces lieux de formation dans lesquels les médias ont ensuite puisé pour trouver des journalistes capables de raconter la religion et en particulier le Vatican.

Rien de bon ne vient d’une idéologie préconçue, ni du dualisme. Une polarisation se crée, et cette polarisation crée des groupes d’intérêts fragmentés et particuliers. Fragmentés, parce qu’ils sont composées de peu de personnes, et souvent divisées entre elles. Particuliers, car ils ont des intérêts particuliers: certains ne pensent qu’au problème liturgique, d’autres qu’au problème social et ainsi de suite.

Il s’agit toutefois de groupes qui se sont formés au Vatican. Ils en connaissent le langage. Ils en utilisent les clés d’interprétation. C’est de ce débat qu’est née la candidature de Jorge Mario Bergoglio au poste de pape. Une candidature qui est née dans un langage précis, et qui s’est nourrie de ce langage.

On savait que Bergoglio était arrivé deuxième au Conclave (on n’aurait pas dû le savoir, mais on l’a su grâce à la publication des « journaux » du Conclave de l’un des cardinaux dans la chapelle Sixtine). Bergoglio avait déjà commencé à faire parler de lui au début des années 2000, et en effet, l’un des tout premiers profils réalisés par Sandro Magister, qui avait immédiatement flairé la situation, est encore en ligne. Bergoglio était censé représenter, d’une certaine manière, ce changement de rythme qu’on n’avait pas eu avec Benoît XVI. C’était un retour en arrière pour regarder vers l’avant, dans les intentions des cardinaux qui étaient empêtrés dans les affaires de la Curie depuis longtemps.

D’où également la nécessité de créer autour de Bergoglio, un changement de narration comme l’ont expliqué quatre cardinaux américains au Wall Street Journal peu après l’élection (cf. ici). Et le changement de narration devait marquer une discontinuité forte.

Ce changement de narration a été facilité par le fait que les médias recherchent des nouvelles et se nourrissent de nouveautés. Tout ce que fait un nouveau pape est souligné, chaque geste est pondéré et exalté. Du pape François, on immédiatement montré qu’il a personnellement payé la résidence de Via della Scrofa où il se trouvait avant le conclave, tandis que lui-même a montré son côté piétiste, typiquement latino-américain, en demandant au peuple de le bénir avant de donner la bénédiction, puis en se rendant immédiatement à Santa Maria Maggiore le lendemain de l’élection et enfin en célébrant la messe dans la paroisse de Sant’Anna au Vatican le dimanche suivant l’élection.

Le pape latino-américain portait dans l’Église le vent nouveau de l’Église latino-américaine qui voulait un évêque présent parmi les gens, proche des gens, et qui nourrissait les gens de sa proximité. Un peu comme un Juan Domingo Peron qui, en enlevant sa chemise devant les descamisados, montrait qu’il était l’un d’entre eux, mais ce faisant, il montrait qu’il s’abaissait à leur niveau, et qu’il restait donc un leader. Au fond, chaque peuple a son histoire, ses langages, ses façons d’être.

Pourtant, tout cela ne pouvait même pas être raconté. Quand Loris Zanatta, spécialiste sud-américain du populisme, parla d’un « pape populiste », il fut immédiatement attaqué comme s’il avait offensé le pape. C’était en 2016. Entre-temps, le pape François a poursuivi son travail en utilisant exactement les critères, les langages et les pensées qui lui venaient de son histoire, qui est restée intacte. C’est un pape qui ne s’est pas laissé toucher par Rome et le Vatican, mais qui a plutôt cherché à changer Rome et le Vatican à sa propre image, à partir du moment où, sur la Loggia centrale, à peine élu, il s’est présenté au monde sans la mozzetta, la demi-cape des ecclésiastiques qui ne couvre que les épaules, faite de velours rouge et bordée d’hermine. L’étole rouge, par contre, il n’a voulu l’utiliser que pour la bénédiction à la ville de Rome et au monde, mais en la mettant sur ses épaules et en l’enlevant lui-même, en la glissant, dans les deux cas, des mains du maître des cérémonies Marini.

Des gestes qui démontraient au fond sa nature latino-américaine. Parce qu’en Amérique latine, le leader EST l’institution, il y a des générations de leaders, alors que la longue histoire européenne a permis de prendre conscience que l’institution est toujours plus que les personnes qui la gouvernent.

Au cours de ces huit années, l’information religieuse a souvent décidé d’ignorer la profondeur de l’histoire, d’aller au fond de la pensée du Pape. Elle l’a fait, parfois, et souvent elle ne l’a fait que dans une fonction critique. Cela n’a pas été fait dans une fonction analytique. On a toujours été divisé en groupes et, ce faisant, la vision d’ensemble a été perdue.

Aujourd’hui encore, il y a ceux qui exaltent tout du pape François, et tournent tous leurs journaux et articles vers des thèmes qui semblent en affinité avec le pape argentin, et ceux qui au contraire le critiquent toujours, et trouvent tous les prétextes pour le critiquer. Il ne s’est pas formé, au cours de ces huit années, un journalisme basé sur des idées qui font abstraction du pontificat, et qui devraient dire l’Église. Ce qu’il fallait, c’était un détachement sain, qui au contraire n’a pas vraiment existé.

Tout cela alors que le panorama de l’information lui-même s’appauvrissait. Les crises de Tempi et Il Regno, l’arrêt de Trenta Giorni, la disparition de nombreux journaux diocésains ; les difficultés économiques qui ont contraint les médias à rechercher des clics, et donc souvent à penser qu’ils ne doivent pas approfondir; une mauvaise perception du lecteur, et du lecteur catholique, considéré comme papiste ou anti-papiste, mais jamais comme une personne d’Église qui veut entendre parler de l’Église, une personne de foi qui veut entendre parler de la foi, une personne catholique qui veut comprendre le Vatican, et qui veut le comprendre au-delà des cris sur les scandales et les erreurs.

Huit années de Pape François, avec son langage nouveau mais aussi différent, devraient avoir formé de meilleures générations de vaticanistes, et des journalistes catholiques plus croyants qu’auparavant. Parce que tout le monde aurait dû apprendre à comprendre la nouvelle langue sans renier l’ancienne, au contraire en la valorisant, en l’appréciant, voire en la défendant quand elle allait disparaître. Parce que les institutions vivent par leurs formes, les formes sont la substance des institutions. Si les institutions sont vidées de leur histoire et de leur manière d’être au monde, elles n’existent plus, elles deviennent des boîtes vides.

Huit années de pape François ont au contraire formé un journalisme soit propagandiste, soit agressivement contre. Bergoglio était considéré comme une source de division en Argentine, certains ont écrit que même après ses années en tant que provincial jésuite, la province était divisée entre pro-Bergoglio et anti-Bergoglio. Il l’a été aussi à Rome, pour le meilleur et pour le pire. Et il l’est aussi quand une communication parachutée est créée autour de lui, visant à exalter ses faits et gestes. C’est une communication éternellement en crise, un peu comme l’Église hôpital de campagne.

Et donc, face au mea culpa des médias, la communication du Vatican devrait peut-être aussi faire un mea culpa. Parce que c’est une communication qui se veut transparente, mais qui ne se met pas en jeu. Elle ne se met pas en danger parce que depuis un certain temps, il n’y a plus de conférences de presse sur des sujets difficiles et des questions complexes, qu’il s’agisse de décisions financières, liturgiques ou normatives, annoncées et pratiquement toujours accompagnées d’interviews pré-établies, mais jamais d’une conférence de presse où chacun peut poser des questions.

On parle du Pape, et on parle des thèmes du Pape. Tout est centré sur l’ici et maintenant, sur le pontificat actuel, sans donner de profondeur historique. Les médias en général le font, mais la communication institutionnelle le fait aussi, et même l’institution elle-même – par exemple, avec « l’Année de la famille Amoris Laetitia« , qui porte le nom de l’exhortation apostolique dans le but clair de promouvoir sa réception et d’en faire un document central dans la pastorale.

C’est un monde qui, désormais, tourne autour du pape, plutôt que du Saint-Siège. C’est un monde qui tourne autour des discours du pape, plutôt que de la tradition de l’Église. Peut-être que c’est juste l’époque. Il est certain que les journalistes qui font des reportages sur la religion devraient rechercher quelque chose de plus. Ils doivent aller au-delà des questions de narration ou d’actualité. Ils devraient essayer de changer la façon dont le journalisme est fait. Le moment est venu.

Car, au fond, la huitième année de pontificat sera aussi celle des grands changements. Il y aura de nouvelles personnes, avec un grand changement générationnel dans la Curie, et donc de nouveaux langages. Ce sera le moment d’aller au-delà du contingent, de faire un journalisme large, profond et précis. Le défi le plus compliqué, car tout cela devra aussi se faire avec la rapidité rendue nécessaire par les moyens de communication d’aujourd’hui.

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