Voici un article d’AM Valli qui remonte à 2018 mais qui pourrait avoir été écrit hier tant il « colle » à l’actualité. Il faisait suite à la publication par le magazine allemand Der Spiegel d’une enquête à charge contre François (avec une couverture dévastatrice!), qui à l’époque n’avait pas eu vraiment de suites mais qui explique parfaitement aujourd’hui la prudence du Pape dans son traitement des affaires de pédophilie: il sait que sa « sécurité » ne tient qu’à un fil, pour parler familièrement, il marche sur des œufs et, s’ils le décident, les médias « qui comptent » ne le lâcheront pas. Nous avions traité de cette affaire à l’époque (j’avoue que je ne souvenais pas des détails) en publiant un article de Maicke Hickson qui vaut lui aussi la peine d’être (re)lu (cf. Benoît-et-moi 2018|Tu ne mentiras pas (VIIIe commandement))

A l’évidence, Der Spiegel a « tiré sur la laisse », et François a compris le message. Avec Benoît XVI, on prend moins de précaution…

Tu ne mentiras pas

Les silences de François

Au Vatican, « il règne un climat de peur et d’incertitude ». « François est très fort pour mettre les choses en route, mais au final il n’y a que des oscillations ». « Depuis le début, je n’ai jamais cru un mot de ce qu’il a dit ».

Des voix en provenance du Vatican. Voix anonymes. Nous savons seulement qu’elles incluent celle d’un cardinal. Le journal qui les publie est l’allemand Der Spiegel, qui consacre une longue enquête au pontificat de François.

Ainsi, selon ces témoignages, le climat au Vatican est un climat de peur mais aussi d’incertitude. Peur parce que ceux qui sont critiques se sentent sous contrôle, pas libres d’exprimer leurs évaluations. Incertitude parce que souvent, comme dans le cas de la communion pour les conjoints protestants de catholiques (une question très sensible en Allemagne), il n’y a pas de ligne claire.

Le tableau qui se dégage de l’enquête contraste avec l’image publique du pape argentin et de son pontificat. Malgré les demandes répétées de François pour la parresia, c’est-à-dire la liberté et le courage d’exprimer ses propres idées, même en opposition avec celles du pape, les palais sacrés seraient dominés non pas par la transparence mais par la suspicion. Le journal rapporte une opinion de Marie Collins, ancien membre de la commission du Vatican pour la protection des mineurs, selon laquelle « les belles paroles en public » sont assorties « d’actions contraires derrière les portes closes ».
Der Spiegel n’est certes pas connu pour la modération de ses jugements (…), mais les résultats de l’enquête coïncident avec les évaluations qui, bien qu’en demi-teinte et toujours sous le strict anonymat, émanent de plus en plus des palais sacrés.

L’un des plus gros problèmes, rapporte le journal, est le silence derrière lequel le pape se retranche face à des questions incontournables. Il est resté silencieux face aux critiques formulées par les quatre cardinaux avec les dubia, il est resté silencieux face au mémorandum de l’archevêque Viganò, il est resté silencieux face à la pétition de milliers de catholiques qui lui ont écrit pour lui demander de répondre clairement aux remarques de l’ancien nonce aux États-Unis. « Le pape, demande le journal, a-t-il encore le contrôle de la situation ? ».

Les journalistes du Spiegel se sont également rendus en Argentine et ici, contrairement au Vatican, ils ont trouvé des gens prêts à parler ouvertement. Le témoignage d’une femme, Julieta Añazco, qui a été abusée sexuellement par un prêtre, Ricardo Giménez, alors qu’elle n’avait que sept ans, est particulièrement intéressant. Les abus ont eu lieu dans une tente lors d’un camp pour enfants, en profitant du sacrement de la confession.

Julieta, originaire de La Plata, non loin de Buenos Aires, n’a appris que plus tard que le père Giménez avait déjà été déplacé en raison d’accusations antérieures d’abus sur des enfants.

En 2013, quelques mois après l’élection de Bergoglio, Julieta et treize autres victimes du père Giménez ont décidé d’écrire une lettre au pape. Ils ont décrit les faits, expliqué combien leur souffrance était encore forte, dit que certains souffraient de dépression (allant jusqu’à la tentative de suicide) et que d’autres étaient tombés dans la toxicomanie, alors que le prêtre abuseur continuait à célébrer la messe et à être en contact avec des enfants et des jeunes.

La lettre a été envoyée à François, par courrier recommandé, en décembre 2013. Trois semaines plus tard, raconte Julieta, un accusé de réception est arrivé d’Italie, mais du pape, seulement le silence. « Nous n’avons rien appris de plus. Entre-temps, le Père Giménez a été de nouveau muté : il travaille désormais dans une maison de retraite.

Selon le Spiegel, à l’époque où Bergoglio était archevêque, de nombreuses victimes d’abus à Buenos Aires se sont adressées à lui pour obtenir de l’aide, mais « personne n’était autorisé à lui parler ». Julieta Añazco et d’autres victimes exigent désormais que leurs violeurs soient traduits en justice par les autorités argentines. Soixante-deux procès de ce type seraient en cours dans ce pays d’Amérique du Sud.

Cependant, dit Julieta, « la situation pour nous reste difficile, car personne ne nous croit; nous voudrions atteindre le pape, mais il ne s’intéresse pas à nous ».

Un autre témoin qui s’exprime sans se réfugier derrière l’anonymat est Juan Pablo Gallego, avocat de plusieurs victimes d’abus, qui va jusqu’à affirmer que « François est maintenant en exil à Rome : là, pour ainsi dire, il a trouvé refuge« .

Le cas du père Julio César Grassi, qui a été arrêté et emprisonné pour avoir abusé de garçons âgés de onze à dix-sept ans, est particulièrement brûlant. Selon Gallego, Bergoglio fut le confesseur de Grassi et ordonna à un cabinet d’avocats de produire un long rapport de 2 600 pages défendant Grassi contre les accusations.

« En 2006 », rapporte Gallego, « j’ai eu une conversation avec Bergoglio. Il est resté réservé, méfiant, et n’a rien dit sur le fait que l’Eglise payait les avocats de Grassi. L’image actuelle d’un pape François ouvert et compréhensif ne correspond pas à celle de l’homme en face duquel je me trouvais à ce moment-là ».

Récemment, dans un documentaire intitulé Sexual Abuse in the Church : The Code of Silence, on voit une journaliste [Elise Lucet, cf. Quand le cardinal Bergoglio défendait un pédophile notoire] poser au pape, d’une voix forte et en espagnol, une question précise sur l’affaire Grassi, au début d’une audience sur la place Saint-Pierre : « Votre Sainteté, à propos de l’affaire Grassi, avez-vous essayé d’influencer la justice argentine ? ». Le pape, qui dans un premier temps ne semble pas comprendre la question, s’arrête à un certain moment et regarde la journaliste avec l’air de quelqu’un qui n’a pas bien compris. La journaliste répète alors la question encore plus clairement, en ponctuant les mots, ce à quoi le pape, en secouant la tête et avec une expression mêlant étonnement et mépris, répond : « Nada ». Mais la journaliste n’en démord pas et demande : « Pourquoi avez-vous commandé une contre-enquête ? ». Et le pape, à nouveau, accompagnant les mots d’un geste de la main, répond : « Je ne l’ai jamais fait ».

Dans le documentaire, réalisé par le journaliste Martin Boudot, il est rappelé que dans le livre « Sur la terre comme au ciel », écrit par le futur pape avec le rabbin Abraham Skorka, Bergoglio déclare à propos des abus sexuels commis par des prêtres : « Cela n’est jamais arrivé dans mon diocèse » mais les témoignages recueillis par Boudot vont dans le sens contraire de cette déclaration.

En ce qui concerne l’affaire Grassi, il apparaît qu’en 2010, la Conférence épiscopale argentine a commandé une contre-enquête visant à discréditer les victimes, qui ont été accusées de « fausseté, mensonge, tromperie et invention ». L’objectif de ce document était d’annuler le jugement du tribunal de première instance, qui avait condamné le prêtre à 15 ans de prison. « Une pression subtile sur les juges », l’a défini l’un des juges de la commission d’appel.

Approché par Boudot, un jeune homme, l’une des victimes de Grassi, raconte sa peur des représailles. Il a affirmé qu’il avait reçu des menaces et que quelqu’un s’était introduit chez lui pour voler des documents relatifs au procès : « Finalement, le tribunal m’a placé dans un programme de protection des témoins. Je n’oublierai jamais ce que le père Grassi n’a cessé de répéter pendant le procès : Bergoglio, disait-il, n’a jamais lâché ma main ».

Boudot a demandé la permission d’interviewer le pontife, mais elle lui a été refusée.

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