J’apprends en lisant la Bussola, comme je le fais chaque matin, que le Pape débute aujourd’hui un déplacement (je choisis volontairement un terme neutre, voir ci-dessous) au Kazakhstan. Les médias français sont occupés ailleurs, ils tournent en boucle depuis 3 jours sur la disparition d’Elisabeth II, et ils ont sans doute estimé que les faits et gestes du chef de l’Eglise (même quand, ou plutôt surtout si ceux-ci recoupent exactement l’agenda mondialiste) n’intéressait personne. Un comble, pour un Pape qui depuis 8 ans a fait de son image médiatique la clé de voûte de son pontificat. Et pourtant, ce « déplacement », où François participera à un Congrès des religions mondiales soulève de nombreuses interrogations et devrait susciter quelque inquiétude parmi les catholiques. Explications et commentaires de Giuseppe Nardi et Stefano Fontana.

Le pape François en route pour le Kazakhstan – sans Cyrille ni Xi Jinping

JUSQU’À QUEL POINT L’ÉGLISE PEUT-ELLE ACCEPTER UN AGENDA MONDIALISTE?

Le congrès des leaders religieux s’ouvre mercredi au Palais de l’Indépendance à Nur-Sultan (Astana). La présence du pape entraîne un changement du lieu de réunion.

Giuseppe Nardi
katholisches.info/2022/09/12/papst-franziskus-auf-dem-weg-nach-kasachstan-ohne-kyrill-und-xi-jinping/
12 novembre 2022

Lors de l’Angélus d’hier, le pape François a qualifié de « pèlerinage de paix » le voyage qui débute demain au Congrès des leaders des religions mondiales à Nour-Sultan. Il avait précédemment décrit sa visite au Canada comme un « pèlerinage d’expiation ». Les vaticanistes se demandent si chacun des voyages du pape recevra une « étiquette » spéciale. Plus discutable est la description de toutes les visites papales récentes comme des « pèlerinages ». Mais la participation du chef de l’Église au Congrès des dirigeants des religions mondiales et traditionnelles soulève encore plus de questions .

Le Saint-Siège lui-même parle officiellement et systématiquement de « voyages apostoliques ». Pour des raisons diplomatiques, on parle le plus souvent de « voyages pastoraux » afin de souligner la primauté du caractère pastoral, car ces voyages conduisent le pape – qui est aussi chef d’État – à l’étranger du point de vue du droit international, ce qui correspond protocolairement à des visites d’État.

Le voyage au Canada a conduit François au plus important lieu de pèlerinage des autochtones canadiens au lac Sainte-Anne dans l’État d’Alberta. Un lieu de pèlerinage comparable est absente du programme du voyage au Kazakhstan. François ne se rendra dans une église que le jeudi 15 septembre, lorsqu’il rencontrera les « évêques, prêtres, diacres, personnes consacrées, séminaristes et collaborateurs pastoraux » dans la cathédrale de la Mère du Perpétuel Secours à Astana (Nur-Sultan). Aucune action liturgique n’est toutefois prévue à cette occasion.

Le métropolite d’Astana est l’archevêque Tomasz Peta, originaire de Pologne. Son évêque auxiliaire est Mgr Athanasius Schneider, un Russe allemand qui compte parmi les figures les plus remarquables de notre époque et les critiques les plus acerbes de l’agenda controversé du pape au pouvoir. Dans l’ensemble, les évêques du Kazakhstan sont considérés comme un bastion de la fidélité à la foi. 1,5% de la population est catholique romaine et est encadrée par 40 prêtres. Le nombre de chrétiens latins est en forte baisse en raison de l’émigration. Les catholiques romains sont presque tous des descendants des Polonais et des Allemands déportés en Asie centrale sous Staline. Depuis la fin de l’Union soviétique, on assiste à une kazakhisation du pays, principalement au détriment des Russes et de l’Église orthodoxe, mais qui touche globalement les Européens et les chrétiens.

Congrès des chefs religieux

La raison du voyage du pape n’est toutefois pas une visite au Kazakhstan, mais la participation au Congress of Leaders of World and Traditional Religions. Ce congrès a été organisé pour la première fois en 2003, à l’initiative du président kazakh de l’époque, l’autoritaire Nursultan Nazarbayev. Dans les prochains jours, pour la première fois un pape y participera, et donnera ainsi au congrès sa plus haute « consécration ». Nazarbaïev a fait construire une grande pyramide spécialement pour le congrès. Elle doit représenter un symbole de l’unité de toutes les religions. Le pape François partage-t-il la pensée unitaire sous-jacente, qui aspire en fin de compte à une religion mondiale unique ? Tout porte à le croire :

  • François s’est montré « heureux » en 2021 de la création du parc religieux Pachamama en Argentine ;
  • a souligné avec insistance la « fraternité universelle » de tous les hommes, telle que la franc-maçonnerie s’en est fait un étendard depuis le 18e siècle ;
  • soutient la construction d’un temple commun aux religions « abrahamiques » à Abu Dhabi ;
  • insiste sur l’affirmation selon laquelle la diversité des religions est une « richesse » voulue par Dieu ;
  • a déclaré que « tous » sont des enfants de Dieu et que même les athées iront au ciel ;
  • a enseigné que s’agissant de la « Terre Mère », l’appartenance religieuse n’avait « aucune importance » ;
  • et le coup d’envoi a été donné par une vidéo du pape qui mettait les différentes religions sur un pied d’égalité, dégradant Jésus-Christ.

Etant donné qu’il n’existe aucune fonction comparable à celle du pape dans le monde et que le pape dirige de loin la plus grande communauté religieuse du monde avec près de 1,4 milliard de croyants, les puissants semblent reconnaître sa fonction de leader parmi les chefs religieux – et il semble l’accepter. Mais qu’est-ce que cela signifie ?

La pyramide de l’unité

Les polémiques autour du fait que le pape pourrait « entrer dans la pyramide » ont conduit à un changement de programme. Le congrès des leaders religieux n’aura pas lieu dans la « Pyramide de la paix et de la concorde », mais dans le « Palais de l’indépendance », un autre bâtiment construit sous Nursultan Nazarbayev dans la nouvelle capitale qu’il a bâtie. Le déplacement du lieu de réunion serait dû à des « raisons de place », en raison de la première participation du pape et de l’intérêt international accru qui en résulte.

L’époque où la religion devait être éradiquée par la fureur athée semble révolue. Toutefois, la religion n’est reconnue par les puissants de l’agenda supranational que dans une mesure très limitée et spécifique. François se contente-t-il du minimalisme d’un encadrement religieux utile aux puissants ?

Le mercredi 14 septembre, les leaders religieux rassemblés feront une « prière en silence ». Elle sera suivie de l’ouverture du congrès. A midi, des « rencontres privées avec quelques leaders religieux » sont prévues. Ces dernières semaines, on a beaucoup spéculé sur la possibilité d’une rencontre à cette occasion entre François et le patriarche orthodoxe russe de Moscou, Kirill I. Ces derniers jours, des spéculations sont venues s’ajouter sur une rencontre entre le pape et le président chinois Xi Jinping, qui se rendra au Kazakhstan le 14 septembre pour une visite d’État.

Les deux rencontres n’auront toutefois pas lieu. Fin août, les médias russes ont annoncé que si une délégation de l’Eglise orthodoxe russe participerait à la rencontre des chefs religieux, le patriarche Kirill Ier ne se rendrait pas à Nour-Sultan. « La rencontre tant attendue du patriarche avec le pape n’aura pas lieu », a rapporté Interfax.

Le secrétariat du congrès à Nour-Sultan a fait preuve de « compréhension », car une rencontre entre le patriarche et le pape « ne concernait que les négociations entre l’Eglise orthodoxe et l’Eglise catholique ». Le congrès des chefs religieux est « un autre format de débat ». Il offre « également la participation directe à des affaires au-delà de la foi chrétienne ».

Le dirigeant communiste chinois Xi Jinping est courtisé par la Secrétairerie d’Etat du Vatican dans le cadre de la nouvelle « Ostpolitik ». En 2019 déjà, on avait tenté de provoquer une rencontre entre l' »empereur Xi » et le pape. Il en va de même aujourd’hui. Du côté chinois, il n’y a pas d’indication comparable.

Déclaration finale des chefs religieux

En fin d’après-midi du 14 septembre, le pape François célébrera une messe sur la place de l’Expo 2017, l’exposition universelle de la capitale kazakhe qui s’appelait encore Astana à l’époque.

Le jeudi, deuxième jour du Congrès des leaders religieux, François rencontrera les jésuites du pays le matin, puis, comme nous l’avons déjà mentionné, le clergé dans la cathédrale. Le point principal du programme sera la lecture de la déclaration finale du Congrès des leaders religieux à 15 heures.

Cette déclaration permettra de savoir quel consensus les leaders religieux trouveront entre eux et sur quels sujets, comment ils se positionneront par rapport au monde et quelle marge de manœuvre ils s’assureront par rapport aux puissants ou dans quelle mesure ils se soumettront à leur agenda global. La déclaration finale ne doit pas être surestimée dans son importance, mais elle fournira des points de repère dans le « grand jeu ».

Giuseppe Nardi


Le commentaire de Stefano Fontana

Le Congrès des leaders religieux mondiaux, un projet athée

lanuovabq.it/it/congresso-dei-leader-religiosi-mondiali-un-progetto-ateo

Le voyage de François au Kazakhstan, d’aujourd’hui, 13 septembre, au 17 septembre, a été largement couvert par les médias [italiens! ndt]. Le programme détaillé diffusé par le Saint-Siège est connu, on sait qu’il ne rencontrera pas le patriarche Kirill comme cela avait été précédemment spéculé, on sait en revanche qu’il y aura peut-être une place pour voir le président chinois Xi Jinping. Surtout, il a été expliqué que François participera au 7e congrès des chefs des religions mondiales et traditionnelles qui se tiendra à Astana, désormais Nur Sultan, « en tant que messager de la paix » à un moment où le monde en a grandement besoin.
Les reportages ont beaucoup insisté sur l’importance de ces rencontres religieuses pour la paix et l’harmonie. Tout cela est connu, mais l’importance de la réunion des chefs religieux se prête également à d’autres évaluations, dont les médias officiels – presque tous désormais – ne parlent pas. Voyons voir…

Commençons par examiner ce qu’est ce Congrès des leaders des religions mondiales et traditionnelles. Il a été créé en 2003 à l’initiative du président du Kazakhstan de l’époque et a pour objectifs de rechercher des « points de référence humains communs dans les religions mondiales et traditionnelles » et de gérer une « institution interreligieuse internationale permanente pour le dialogue des religions et l’adoption de décisions concertées ». Il s’agit de ce que l’on appelle « l’ONU des religions ».

Le Congrès fonctionne par l’intermédiaire d’un Secrétariat qui, comme nous l’apprenons sur le site officiel, met en œuvre les décisions, prépare les matériaux, rédige les documents, s’accorde sur les questions clés et, surtout, coordonne « l’interaction avec les structures internationales sur les questions de dialogue interreligieux et intercivilisationnel ». À ce jour, 19 secrétariats ont fonctionné. Dans l’actuelle, siègent 10 représentants de l’islam, 5 du christianisme dont un catholique, 4 représentants du bouddhisme, 1 du taoïsme, 1 du shintoïsme, 1 de l’hindouisme, 3 des institutions internationales et 5 représentants de la République du Kazakhstan. Comme on peut le constater, la composition du Secrétariat n’offre pas une grande garantie d’équilibre, les catholiques en sont presque totalement absents, et il semble qu’il fonctionne davantage pour les contacts avec les institutions. L’ONU des religions ne peut certainement pas rester détachée des assemblées des organismes internationaux, avec lesquels elle doit s’accorder sur les problèmes de paix et d’harmonie.

L’Église catholique avait envoyé des cardinaux comme Tomko, Etchegaray ou Tauran aux congrès précédents, mais le pape n’y était jamais allé. Jean-Paul II s’était rendu au Kazakhstan en 2001, mais lors d’un voyage pastoral qui n’avait aucun lien avec le Congrès mondial des chefs des religions mondiales et traditionnelles. Aujourd’hui, François s’y rend, plutôt pour le Congrès que pour le Kazakhstan.
Son voyage s’inscrit certainement dans la ligne de l’encyclique Fratelli tutti de la déclaration d’Abu Dahbi et de sa conception du dialogue interreligieux. Mais cela n’efface pas, bien au contraire, les perplexités et les interrogations sur un investissement d’image aussi important sur un forum aussi fragile que l’est le Congrès, et sur un projet d’ONU des religions qui rappelle plus les projets de l’internationalisme des Lumières que les intentions de l’universalisme catholique.

Le penseur le plus illustre qui a fourni la base d’un projet comme celui qui est poursuivi dans les Congrès au Kazakhstan est probablement Emmanuel Kant. C’est dans ce but qu’il a écrit ses deux traités sur la Paix perpétuelle (1795) et la Religion dans les limites de la seule raison (1793). En bon « piétiste », Kant a réduit la religion à la raison et la foi à la moralité. La seule chose que le croyant doit faire est de « bien se comporter », tout le reste n’est que superstition. Et il doit le faire parce que c’est la seule chose qu’il puisse faire. La religion kantienne est donc une religion universelle, car la raison et la moralité sont universelles. C’est aussi une religion sans dogme, car ses principes sont les principes de la morale que la raison seule est capable de fixer dans la conscience.

(…)

La morale naturelle que recherche le Congrès dont nous parlons ici n’est pas la morale naturelle, mais la morale actuelle, le plus petit dénominateur commun de ce que les hommes (et les institutions internationales) considèrent aujourd’hui comme le bien et le mal. S’il s’agissait d’une morale naturelle, alors elle exigerait le vrai Dieu pour satisfaire ses exigences et non le syncrétisme des différents dieux.

Une fois encore, nous verrons le pape prier avec des shintoïstes et des taoïstes. Qui sait si cela servira vraiment la paix, les voies du Seigneur sont mystérieuses et ne sont pas à notre portée. Mais poser des questions sérieuses et radicales sur la participation de l’Église catholique à cette nouvelle morale civique syncrétiste, qui ne peut naître que de la mise entre parenthèses de la vérité ou de la non-vérité des religions et de leur réduction à la morale conventionnelle des institutions internationales, me semble être un devoir véritablement moral et religieux.

Stefano Fontana

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