Qui détient le vrai pouvoir? La question revêt une importance capitale au moment où une opération de propagande d’une ampleur inouïe plonge les peuples dans un état de sidération/prostration qui leur fait tout accepter, même d’abandonner leurs libertés (mais aussi, en France, à la veille d’une échéance électorale dont personne de raisonnable ne peut penser que le peuple-électeur en détient les leviers). Le neveu de Sigmund Freud, Edward Bernays, y répondait il y a près d’un siècle. Rien n’a changé depuis lors (de sorte qu’on ne peut pas vraiment parler de prophéties), sinon que, le levier de la technologie aidant, les choses vont encore plus loin.

Propagande, médias et domination. La leçon d’Edward Bernays.

Le neveu de Sigmund Freud écrivait :

« L’État c’est moi », proclamait Louis XIV à l’époque où les rois détenaient le pouvoir absolu, et il avait raison sur le fond, mais les temps ont changé depuis. La machine à vapeur, l’imprimerie et l’alphabétisation de masse – le trident de la révolution industrielle – ont arraché le pouvoir aux rois et l’ont transmis au peuple, qui en a hérité. En effet, le pouvoir économique se traduit souvent par une autorité politique, et l’histoire de la révolution industrielle révèle comment il est passé du trône et de l’aristocratie à la bourgeoisie. Le suffrage universel et la généralisation de l’éducation ont ensuite renforcé ce processus, au point que la bourgeoisie commence à son tour à craindre les petites gens, les masses qui veulent accéder au pouvoir. Aujourd’hui, cependant, une réaction se prépare, la minorité a découvert qu’elle pouvait influencer la majorité en fonction de ses propres intérêts, il est maintenant possible de façonner l’opinion des masses afin de les convaincre d’orienter leur pouvoir nouvellement acquis dans la direction souhaitée. Il s’agit d’un processus inévitable, compte tenu de la structure actuelle de la société. La propagande intervient nécessairement dans tous ses aspects notables, qu’il s’agisse de la politique, des finances, de l’industrie ou de l’agriculture, du bien-être ou de l’éducation »

*

Propaganda : Comment manipuler l’opinion en démocratie, La Découverte, 2007  (1re éd. 1928).

Vous venez de lire les mots d’Edward Louis Bernays (1928), le père de la « Propagande » moderne, celle qui est devenue aujourd’hui, à tous points de vue, le Premier Pouvoir :

« la manipulation consciente et intelligente des opinions et des habitudes des masses joue un rôle important dans une société démocratique, ceux qui maîtrisent ce dispositif social constituent un pouvoir invisible qui dirige réellement le pays ».

*

ibid

Le pouvoir des médias a pris le pas sur les pouvoirs fondateurs de l’État et est légitimé pour imposer des gouvernements, la naissance et la mort de partis politiques. Il crée les conditions d’une intervention législative ou la fait subir, il déclenche la panique en favorisant la finance, il fomente la peur ; il fait accepter les crises, les guerres ou les déclenche ; il ouvre le commerce et la consommation, il malmène les économies, il détruit l’honneur et la crédibilité des personnes. Il invente le consensus et alimente la dissidence. Il crée le bien et le mal, les amis et les ennemis, les dieux et les monstres : réels ou supposés.

Il divertit les gens : il baptise les modes, les tendances et les réseaux sociaux, il diffuse les sports, les modèles de vie et les vertus. Il fabrique la culture, la pensée et le savoir commun, désormais mondial.

« Nous sommes en grande partie gouvernés par des hommes dont nous ne savons rien, mais qui sont capables de façonner notre mentalité, d’orienter nos goûts, de suggérer ce qu’il faut penser. Ils nous gouvernent en vertu de leur autorité naturelle, de leur capacité à formuler les idées dont nous avons besoin et de la position qu’ils occupent dans la structure sociale.

La façon dont nous réagissons individuellement à cette situation importe peu, car dans tous les aspects de la vie quotidienne, de la politique aux affaires, de notre comportement social à nos valeurs morales, nous sommes en fait dominés par un petit nombre de personnes qui comprennent les processus mentaux et les modèles sociaux des masses. Ce sont eux qui tirent les ficelles, contrôlent l’opinion publique, exploitent les anciennes forces sociales existantes, inventent d’autres modèles pour organiser le monde et le guider « .

*

ibid

Ainsi écrivait Bernays, alors qu’aux États-Unis et au Royaume-Uni, les premiers téléviseurs commençaient à apparaître.

En 2022, dirait-il autre chose ? À l’ère des énormes concentrations de médias au niveau planétaire, où il n’y a plus de frontière entre les nouvelles et le divertissement, entre les faits et les opinions, entre ce qui est substantiel et ce qui est trivial.

Et nous? Nous pouvons seulement nous méfier du bombardement médiatique univoque: pourquoi insistent-ils sur cette nouvelle, sur ce thème précis ? Sur ce personnage? Donner une importance médiatique insistante à un événement politique, économique ou commercial, donner une résonance à ce courant culturel, idéologique ou de pensée, cache un objectif. Toujours. Et surtout : comment ce fait, ce thème, ce énième « événement marquant » est-il traité ? Il faut évaluer de manière critique les messages individuels avant de les faire nôtres : vrai ou faux ? Qui parle ? Qui écrit ? Qui les finance ? Le message est-il bon ou mauvais ?

Approfondir en sondant plusieurs sources, afin d’être obligé de se repérer parmi plusieurs idées et thèses comparées, pour pouvoir construire sa propre pensée autonome et adulte.

A moins que nous n’y soyons indifférents : se laisser encore imposer ce qu’il faut penser, ce qu’il faut dire, comment il faut vivre, et enfin, comment il faut agir. Parce que, comme le montre aussi Bernays : la connaissance est le pouvoir.

Et les géants occidentaux des médias le savent bien: de Netflix à Walt Disney, de Comcast Corp à AT&T, de CHTR à Sony, de Reuters à Viacom. Sans oublier les GAFAM du web et des technologies de l’information, dont dépendent désormais nos vies professionnelles et sociales : Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft.

Qui les possède ? Qui les contrôle ?

Edward Louis Bernays, qui, selon les normes actuelles, serait certainement considéré comme un « complotiste », l’avait déjà laissé entendre en 1928. La version italienne de son livre « Propaganda » a été publiée pour la première fois en 2008, soit quatre-vingts ans plus tard. Et aujourd’hui, plus que jamais, il nous le démontre : la réalité vit dans le silence (médiatique).

Share This