Le Pape en est aujourd’hui le premier prédicateur, et il est le premier sponsor du « Migrant », à travers des messages et des actes répétés (dernier en date, un monument en bronze érigé sur la Place Saint-Pierre, qu’il a inauguré aujourd’hui) . Marcello Veneziani énumère les objections à l’ « accueil » des migrants, en faisant appel à saint Thomas d’Aquin, qui établit une hiérarchie précise pour nos préférences.

Le Pape inaugure le « Monument au Migrant », Pl St-Pierre, 30/9/2019

Nouvel humanisme

Marcello Veneziani
Panorama, n°40 (2019)
Ma traduction

Voici le nouveau mot d’ordre italien, européen et œcuménique, le concept clé de la collection automne-hiver de la politique, la religion et la culture: le nouvel humanisme. Au début, c’est Massimo Cacciari [1] qui en a parlé dans son livre La mente inquieta, mais en le liant au véritable humanisme, à l’époque antérieure à la modernité. Puis il a été mis dans l’arène politique par le transformiste Giuseppi Conte (l’utilisation du pluriel par Trump est un lapsus qui définit bien la présence de plusieurs Giuseppi dans un seul Conte) qui a lancé un nouvel humanisme pour donner une base éthique à son gouvernement de retourneurs de vestes. Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a également mentionné le nouvel humanisme, faisant référence au style de vie européen, ouvert, accueillant, sensible aux droits de l’homme.

Mais la plus grande prédication sur le nouvel humanisme, c’est le Pape Bergoglio qui l’a faite, en même temps que l’écologisme. Dans une religion réduite à l’aide humanitaire, qui met Dieu et les croyants entre parenthèses, pour s’occuper de l’homme en général et des migrants en particulier, l’appel de Bergoglio évoque « la religion de l’humanité » d’Auguste Comte, le philosophe positiviste, qui a combiné le culte de l’humanité – construit sur les restes de la religion traditionnelle et sur la disparition de Dieu – au culte du monde. Et il fonda sur ces bases humanitaires une Église positiviste, dont on trouve encore des traces en Amérique du Sud, en particulier au Brésil. Le nouvel humanisme de Bergoglio ressemble également au Nouveau Christianisme de Saint Simon [2], lui aussi positiviste et fondateur du socialisme en France, qui en 1825 proposa un christianisme sans Dieu, ramené à l’amour du prochain. Bergoglio suit-il leurs traces ?

Le sous-entendu du nouvel humanisme pour ceux qui l’ont évoqué, c’est l’accueil des migrants. Pour eux, l’humanisme signifie ne plus reconnaître de frontières, de nations, d’identités et de civilisations qui ne coïncident pas avec l’ensemble de l’humanité. C’est l’utopie cosmopolite et philanthropique, comtienne et saint-simonienne, communiste et marxiste, qui revient sous les habits du pape Bergoglio et de ses coryphées. Cette perspective humanitaire évoque plus la matrice laïque des Lumières, athée, maçonnique que l’humanisme intégral et chrétien de Maritain ou Mounier ou autres. L’humanisme pour Bergoglio est nouveau non seulement parce qu’il diffère du vieil humanisme, païen et classiciste, mais aussi parce qu’il fait référence à la « nouvelle humanité » qui atterrit sur nos rives.

Je voudrais soulever trois objections à ce message évangélique ou idéologique.

La première est que cette rhétorique humanitaire à l’égard des migrants néglige le gros de l’humanité: ceux qui restent. C’est-à-dire, ceux qui restent dans leur terre, dans leur vie, parfois dans leur civilisation et leur religion. Parmi les restants, il y a beaucoup plus de nécessiteux que parmi les migrants, parce que beaucoup d’entre eux, même s’ils le voulaient, n’auraient même pas les ressources, l’âge, la force pour partir. S’il y a des millions de migrants, les restants sont des milliards sur terre. L’Église, le monde ne devraient-ils pas s’occuper d’eux d’abord?

Un discours similaire s’applique lorsque le Nouvel Humanisme met l’accent sur les différents: et des gens ordinaires, des familles ordinaires, des soi-disant normaux, qui s’en occupe? Pourtant, ils ont aussi leurs propres besoins et leurs propres problèmes et ils sont des milliards dans le monde, alors que les différents sont des millions.

Mais il y a un principe qui est utilisé au nom de l’Evangile comme argument décisif : la charité envers nos frères lointains, inconnus, étrangers. Mais des frères plus proches de nous, plus chers, plus familiers, qui s’en occupe? Ici, ce n’est pas un philosophe quelconque qui vient à notre secours, mais le Docteur Angélique de la Doctrine chrétienne, saint Thomas d’Aquin. Dans la Somme théologique, en particulier dans la question 26, saint Thomas établit une hiérarchie très précise: Dieu doit être aimé plus que notre prochain et que nous-mêmes ; l’homme doit s’aimer lui-même plus que son prochain mais aimer son prochain plus que son propre corps; parmi les prochains, certains doivent être aimés plus que d’autres selon le principe de proximité, c’est-à-dire d’intimité: autrement dit, on doit aimer plus que les autres les proches et ceux qui nous sont unis par le sang; puis les personnes bonnes, et ensuite tous les autres, par degrés. C’est l’ordre de la charité, selon la nature et selon la raison, qui nous impose une hiérarchie d’amour. La grâce n’abolit pas l’ordre de la nature, qui a toujours Dieu comme auteur, note l’Angélique. C’est notre nature naturelle, notre humanité, qui nous pousse à aimer plus ceux qui nous sont chers et proches que ceux qui nous sont inconnus et éloignés. Un père ne peut pas aimer ses propres enfants et ceux d’inconnus de la même manière, il ne serait pas un bon père, et même il serait dénaturé; une femme ne peut pas aimer un passant plus que son mari, et vice versa; un Pape ne peut préférer le distant sans foi aux fidèles qui sont spirituellement ses enfants. Dostoïevski et notre Léopardi l’ont dit aussi: l’amour abstrait pour l’humanité s’accompagne généralement d’indifférence sinon d’ennui, de haine envers les proches.

Et enfin, un nouvel humanisme qui efface les identités, efface les origines et les appartenances, exhorte à violer les limites et à franchir les frontières et fait prévaloir ses propres désirs sur sa réalité, les droits sur les devoirs, sa volonté sur les liens sociaux, naturels et affectifs, qu’aurait-il encore d’humain? Que reste-t-il d’humain dans cette humanité déracinée et interchangeable, où les identités sont révocables et dénuées de sens ? N’est-ce pas le triomphe de l’individualisme sur la personne et du mondialisme sur la communauté? Bien loin de l’humanisme, c’est le nouvel ordre mondial.


NDT

[1] Massimo Cacciari , homme politique et philosophe italien né en 1944, venu du communisme, resté de gauche (pour faire court!) mais plus soft.
[2] Claude-Henri de Rouvroy de Saint-Simon, 1760-1825, lointain parent du célèbre mémorialiste de Louis XIV, le duc de Saint-Simon.

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