A l’occasion de la sortie de son dernier livre dont nous avons avons parlé ces jours-ci, « Il dio mercato, la Chiesa e l’anticristo » (cf. Benoît XVI, le dernier rempart contre l’Antéchrist), Antonio Socci a accordé une longue interview à La Verità, dans laquelle il dresse un tableau saisissant des temps « apocalyptiques » que nous vivons, et surtout du pontificat de François. L’article m’a été envoyé par une lectrice abonnée au journal. Ma traduction (à ne pas manquer!!!)


Je prie pour que Bergoglio change d’avis et renonce à détruire l’Eglise

La Verità
Maurizio Caverzan
8 décembre 2019

Le journaliste et écrivain Antonio Socci: « C’est un Pape conformiste, et ainsi, il aide la pensée unique anti-chrétienne. J’espère découvrir que j’ai tort et je me bats contre moi-même, mais jusqu’à présent… C’est avec douleur que j’écris sur cette situation »


Antonio Socci fait tous les jours le trajet de Sienne à Pérouse pour aller à l’école de journalisme de la Rai qu’il dirige depuis 2004. Trois heures par jour en voiture: comment les utilises-tu et où trouves-tu le temps de lire les livres que tu cites dans Il dio Mercato, la Chiesa e l’Anticristo?
« Dans la voiture, j’écoute la radio, je téléphone, je prie… Quant aux livres, c’est un sujet dont je parle depuis longtemps ».
Depuis son enfance, peut-on dire. Depuis l’époque de Sabato, l’hebdomadaire où nous avons travaillé tous les deux et sur lequel, dans l’introduction, il reconnaît l’intuition lumineuse sur cette époque controversée, sur la base de deux piliers de la littérature du XXe siècle: L’histoire de l’Antéchrist du penseur russe Vladimir Solovev et le roman dystopien Le Maître du monde par Robert Benson. C’était en 1988, le mur de Berlin n’était pas encore tombé et les années suivantes, le dialogue entre l’empereur et le starets Jean fut proposé à nouveau par le Cardinal Giacomo Biffi lors des exercices spirituels à la Curie romaine en 2007 et, à plusieurs occasions, par Benoît XVI. Le passage le plus significatif se trouve dans le face à face entre l’empereur, un « messie du politiquement correct », auquel se soumettent les représentants des religions, et le mystique, témoin des derniers chrétiens, qui lui résiste. Auquel l’empereur demande, irrité, « Que puis-je faire de plus pour vous? Hommes étranges! Que voulez-vous de moi? Je ne le sais pas. Alors dites-moi, vous ou les chrétiens, abandonnés par la majorité de vos frères et dirigeants, condamnés par le sentiment populaire, qu’avez-vous de plus cher dans le christianisme? »
La réponse, humble mais fière, des starets est un manifeste: « Grand souverain, ce que nous avons de plus cher dans le christianisme, c’est le Christ lui-même, lui et tout ce qui vient de lui, puisque nous savons qu’en lui habite corporellement la plénitude de la divinité ».


Depuis quelques années, Socci critique vigoureusement le Magistère du Pape François, c’est pourquoi en abordant la lecture d’un essai qui a l’Antéchrist dans son titre, il y a de quoi avoir peur. Au contraire, il s’achève par l’invitation à recueillir l’exhortation du Pape François à prier pour lui.


Comment est-ce possible?


« Parce qu’il me le demande. Et je prie pour qu’il se convertisse et se mette sur le chemin de Jean-Paul II et Benoît XVI. Jusqu’à présent, il semble presque vouloir s’identifier à des figures bibliques inquiétantes. J’aimerais que nous le sauvions de cette dérive ».

C’est une conclusion surprenante parce que tu es considéré comme l’un des antagonistes les plus intransigeants du Magistère du Pape François. Quelque chose t’a retenu ?


« Non. J’ai écrit librement ce que je pense. Mais je ne me reconnais pas dans le rôle d’antagoniste. Je ne suis qu’un journaliste. Tous les jours depuis six ans, j’espère découvrir que j’ai tort. Je me bats contre moi-même, mais malheureusement, Bergoglio ne faisait que confirmer mes craintes. En tant que pauvre chrétien, qui souffre, je n’écris sur cette situation que par devoir de conscience. Cela me coûte. Je préférerais continuer à publier des textes sur l’apologétique comme je le fais depuis trente ans ».

Jusqu’à un certain point, il semblait que ta réflexion avait conduit à identifier François à l’Antéchrist.


« Dans son livre L’Antéchrist Joseph Roth écrit que l’Antéchrist est en chacun de nous. Ce qui s’oppose au Christ est aussi en nous. Et puis, dans l’Apocalypse, il est prophétisé que cette opposition au Rédempteur deviendra un jour un système, une puissance politique et économique planétaire. Le Catéchisme de l’Église catholique nous explique qu’il aura une idéologie anti-chrétienne, mais déguisée en humanisme. Ce sera une « imposture religieuse ». C’est une philanthropie qui utilise des paroles chrétiennes, mais qui, en réalité, expulse le Christ et met l’homme à la place de Dieu. Celui qui a autorité dans l’Église doit faire comme Benoît XVI et Jean-Paul II, il ne peut pas défendre cette imposture ».

Au-delà de l’affirmation, qu’on peut partager, tu crains que cela arrive?

« Oui.

L’Antichrist est-il un système économique, une nouvelle religion séduisante basée sur des philosophies faciles à partager ou un « inquisiteur souriant » comme dit Vittorio Messori?


« Il y a tous ces composants. Soloveiv le dépeint comme « un messie du politiquement correct », voire comme un européiste et un écologiste. Même Massimo Cacciari [taper son nom dans le moteur de recherche, ndt] considère la modernité comme une puissance fortement anti-chrétienne. Ce qui laisse songeur, c’est la divinisation du marché. Les pages de Walter Benjamin sur « Le capitalisme comme religion » sont formidables. Dans le livre, je rapporte les réflexions de Jacques Attali, Giulio Sapelli et Giulio Tremonti, pas trois dangereux subversifs, qui décrivent la puissance écrasante du « mercatisme » qui dévore la démocratie, les peuples et les Etats. S’y associe en outre la puissance prophétique de la technologie qui menace maintenant l’être humain dans son essence. De plus, pour la première fois dans l’histoire, l’homme a le pouvoir, par simple pression sur un bouton, de détruire le monde et l’humanité. Si ce n’est pas apocalyptique, ça… ».

La narration des médias qui mettent l’accent sur les interventions fonctionnelle aux philosophies humanitaires, mondialistes, écologistes, fait-elle du tort à François ?


« Non. Il a été comme ça jusqu’à présent ».

Par exemple, ils soulignent les déclarations en faveur de l’accueil des migrants selon une clé anti-Salvini.


« Mais le pape Bergoglio a fait de ses batailles politiques la connotation de son pontificat. Comme l’a dit Marcello Pera, en lui on ne ressent pas l’Evangile, mais seulement la politique. Du reste, si les médias grand public qui ont attaqué ses prédécesseurs l’applaudissent maintenant sans critique, cela veut sans doute dire quelque chose

Mais tu lui avais accordé une ligne de crédit au début.


« Bien sûr. C’était normal. Mais il m’a fallu six mois pour changer d’avis. Ce fut d’abord la mise sous contrôle des Franciscains de l’Immaculée, une famille religieuse admirable, pleine de vocations, qui vivait d’ascèse, de prière et de pauvreté. N’étant pas catholique progressiste, on la regardait d’un mauvais œil. Peu de temps après, en octobre 2013, le premier entretien avec Eugenio Scalfari est arrivé et à ce moment-là, il m’est apparu clairement qui était Bergoglio ».

Scalfari a l’habitude de ne pas prendre de notes ou d’enregistreur, à tel point que le contenu de ces conversations a été démenti.


« Ce n’étaient pas de vrais démentis, en fait ces conversations ont été republiées par la Libreria Editrice Vativana, alors…. Si un journaliste attribue une énormité à un pape et que celui-ci ne la dément pas catégoriquement, fait republier ces interviews et se fait même à nouveau interviewer par lui, que penser?

Il y a quelques jours, en recevant les membres du centre d’études Rosario Livatino, François a fermement condamné le recours à l’euthanasie.


« De temps en temps, il s’aligne sur le magistère de ses prédécesseurs. Mais cela arrive très sporadiquement et ses partisans et les médias le félicitent précisément pour sa discontinuité. En fait, il plaît à Repubblica plus qu’aux catholiques. Ils sont aussi désorientés par l’énormité pastorale qui caractérise son pontificat. D’ailleurs, les faits ont montré que céder à la mentalité mondaine non seulement n’apporte pas la foi à ceux qui sont loin, mais aussi éloigne les fidèles d’elle. Comme cela était déjà arrivé en Amérique latine où s’est produit l’effondrement colossal du catholicisme qui a vu des millions et des millions de fidèles fuir l’Église. Malheureusement, en 2013, un progressiste catholique argentin a été placé à la tête de l’Église universelle, de sorte que maintenant cet échec se répète à l’échelle planétaire ».

Ces jours-ci, dans une lettre apostolique, il parle de la crèche comme d’un « signe admirable », invitant les gens à la faire à la maison et sur leur lieu de travail.


« Il l’a fait pour essayer de reconstruire son image après la figure catastrophique du Synode amazonien. Et après avoir loué la crèche, il a aussi précisé de ne pas l’exploiter. En fin de compte, c’est donc aussi une initiative contre Salvini. Même les quelques rares choses qu’il dit sont minées par une logique politique ».

Nous disions que ton livre est un livre apocalyptique. Sommes-nous déjà au temps de l’apostasie qui précède le jugement final ?


« Je cite le grand théologien du Concile, Jean Danielou, qui explique que le temps chrétien est par définition un temps apocalyptique. Avec la mort et la résurrection du Christ, tout est déjà accompli, rien de substantiellement nouveau ne peut arriver. Le temps est donné pour choisir : soit avec le Christ, soit contre. Ivan Illich confirme aussi qu’après l’ère chrétienne, il n’y a pas d’ère post-chrétienne, mais seulement un temps apocalyptique, celui de l’Antéchrist. Au contraire, au congrès de Florence en 2015, le Pape François a dit qu’ « aujourd’hui, nous ne vivons pas tant une époque de changement qu’un changement d’époque ». Comme si de nouvelles époques pouvaient exister et que l’Église devait s’y adapter. Mais l’Église ne doit pas s’adapter aux temps, elle doit sauver tous les temps ».

Quel est ce temps apocalyptique, cette « grande apostasie » ?


« L’Église revit l’histoire de Jésus en tout. Cette fois, c’est son Vendredi Saint. Le moment où Jésus a été trahi et abandonné. Les papes du XXe siècle ont ressenti le drame de cette heure, également documenté par les événements de ce début de siècle. Les paroles de Paul VI, Jean Paul II et Benoît XVI que je cite dans le livre sont impressionnantes ».

L’harmonie présumée entre Benoît XVI et le Pape François est-elle précisément très présumée?


« Bergoglio est aux antipodes de tous ses prédécesseurs. Laisse-moi donner un seul exemple. Interrogé par la presse sur l’urgence pour l’humanité contemporaine, Bergoglio a parlé du déclin de la biodiversité. Honnêtement, le président du WWF peut donner une telle réponse. N’importe quel pape de notre temps aurait indiqué l’effacement de Dieu comme la tragédie de cette époque. Dans ses dernières interventions, Benoît XVI l’a répété ».

Pourquoi, selon toi, le pape François n’a-t-il jamais répondu au document de l’ex-nonce apostolique aux États-Unis Carlo Maria Viganò sur le fait qu’il était au courant des pratiques de l’ancien cardinal Théodore McCarrick ?


« Je pense que Monseigneur Viganò a fait échec au roi et que le roi a décidé de jeter l’échiquier en l’air.

N’y a-t-il pas le danger d’exploiter Benoît XVI dans une clé anticommuniste et anti-Bergoglio ?


« Je vois plutôt un autre danger, c’est que la partie du monde catholique qui a grandi dans la foi avec Jean-Paul II et Benoît XVI, aujourd’hui, en réaction, risque de se laisser séduire par les sirènes lefebvristes. Ce n’est pas un hasard si ces cercles hyper-traditionalistes sont beaucoup plus critiques du Magistère de Karol Wojtyla et Joseph Ratzinger que de Jorge Mario Bergoglio ».

L’insistance sur les racines chrétiennes de l’Europe a été la bataille des athées dévots, pourquoi est-elle si importante ?


« Non, c’était la bataille de Jean-Paul II et de Benoît XVI. L’élimination de l’appel aux racines chrétiennes est la preuve que la nouvelle Union européenne, laïque et technocratique, a voulu couper ses fondations. Cette haine du christianisme est un chapitre de la haine de soi de l’Occident au nom du multiculturalisme. Mais si vous ne savez plus quelle est votre identité, même la fameuse intégration n’est pas possible. L’Europe de Maastricht ne voulait plus être ancrée dans son histoire, dans le christianisme et ce que cela signifiait, par exemple pour des raisons éthiques ».

L’Église actuelle n’est-elle pas consciente de tout cela ?


« Bergoglio s’aligne sur l’idéologie dominante. Il dit que l’Europe doit s’identifier à ‘l’accueil’ et qu’il ne faut pas être « identitaire ». C’est du nihilisme ».

Peut-être considère-t-il les questions sociales plus importantes que les questions éthiques ?


« Chaque année, environ 50 millions d’avortements sont pratiqués dans le monde. Deux géants comme Jean-Paul II et Mère Teresa, considéraient cela comme la plus grande tragédie de notre temps. Ce n’est pas seulement une tragédie éthique, c’est aussi une tragédie sociale: ces enfants sont les derniers des derniers, a dit Mère Teresa. La mondialisation a deux visages complémentaires et les deux sont désastreux: la déréglementation financière et la déréglementation anthropologique. L’Église doit les combattre tous les deux ».

L’insistance sur le katechon, sur celui qui retient, ne risque-t-elle pas de faire de l’Église une entité anti-moderne ?


« La modernité est une catégorie idéologique, elle suppose que l’histoire tourne par nature vers le Bien: il suffit de voir ce qu’était le XXe siècle pour comprendre que c’est une fausse idée ».

Mais en critiquant le pape Bergoglio, ne risque-t-on pas de sous-estimer les besoins des peuples les plus pauvres et les mouvements migratoires qui en découlent, ou la situation climatique de la planète ?


« C’est exactement le contraire. C’est le Pape qui sous-estime la complexité de ces urgences, en utilisant des slogans des années 70 sur les riches et les pauvres. Nous nous trouvons dans un scénario différent où le dieu marché domine, prétendant être la loi en soi, et depuis les années 90, il a imposé une mondialisation qui trouve son seul obstacle dans les États et dans la souveraineté des peuples. C’est pourquoi attaquer les souverainistes et exalter les mondialistes et l’UE comme le fait Bergoglio convient parfaitement aux pouvoirs forts. Également sur l’émigration. Comment ne pas voir que les mouvements migratoires répondent au besoin du marché d’avoir une main d’œuvre à bas coût et sans garanties sociales? Ce n’est pas un hasard si les évêques africains et le cardinal Robert Sarah affirment haut et fort qu’encourager les flux migratoires entraînera la mort de l’Afrique. Au contraire, Bergoglio a depuis des années fait de la migration son étendard ».

Aujourd’hui, ce qui compte, c’est la lutte contre le changement climatique.


« Bergoglio a adopté comme dogme de foi incontestable ce réchauffement de la planète pour causes humaines que la science elle-même considère comme une hypothèse sur laquelle, de surcroît, il existe des opinions divergentes. Mais, même si c’était une idée bien fondée, Jésus est venu pour sauver les âmes, pas la planète. Au contraire, il a dit que « le ciel et la terre passeront ». C’est seulement Lui qui ne passera pas. L’Église devrait annoncer de nouveaux cieux et une nouvelle terre et ne pas se transformer en garde forestier de la planète. Saint Thomas et Saint Augustin disent qu’aux yeux de Dieu le salut d’une seule âme vaut plus que tout l’univers créé ».

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