Il y a quelques jours, Andrea Gagliarducci (cf. Quand le pape communique… que c’est lui qui commande) tentait de décrypter la frénésie médiatique du Pape, qui accorde en ce moment interview sur interview, y voyant une volonté d’affirmer sa présence (alors que courent des rumeurs sur sa santé, voire sa démission), et que c’est bel et bien lui qui tient la barre. Disons que c’est une interprétation charitable… Riccardo Cascioli est plus sévère, et voit dans la logorrhée papale une pratique dommageable pour l’Eglise. Mais surtout, il dénonce le double discours du Pape sur l’avortement. François accuse (mollement) Biden d’incohérence, mais ne devrait-il pas faire son autocritique quand après avoir qualifié de « tueurs à gage » ceux qui pratiquent des avortements, il refuse de saluer la récente décision de la Cour Suprême US?

Le Pape et l’avortement, quelque chose ne va pas

Riccardo Cascioli
lanuovabq.it/it/papa-e-aborto-qualcosa-non-torna
14 juillet 2022

Les interviews du pape François sortent désormais à jet continu, un phénomène dommageable pour l’Église. Mais il convient tout de même de noter son étrange attitude à l’égard de l’avortement : très sévère pour condamner cette pratique, extrêmement soft pour en tirer les conséquences.

Franchement, on n’en peut plus, des interviews du pape François. Désormais, elle sortent à jet continu. Rien qu’au cours de ces derniers jours, nous avons eu trois interviews kilométriques : l’une avec l’agence argentine Telam, puis avec l’agence britannique Reuters (publiée en plusieurs fois), et enfin avec la radio mexicaine Televisa/Univision. Bref, il ne se passe guère de jour sans que l’on doive discuter de telle ou telle sortie du pape François. Un fleuve de paroles qui aborde: des concepts qu’il répète depuis des années ; des opinions extemporanées sur la situation politique mondiale – souvent discutables, voire embarrassantes, comme ses mots doux à Televisa à l’égard du régime cubain – ; des jugements ecclésiaux ou moraux, qui suscitent parfois des interprétations différentes et des polémiques.

Même les fans les plus outranciers du pape devraient se rendre compte qu’il s’agit d’interviews qui, au-delà de leur contenu, sont en fin de compte préjudiciables à l’Église et à l’institution de la papauté. Parce que ce faisant, c’est l’autorité du Pape, réduit au rang de simple expert (il y a quelques années, courait une blague sur le type qui demandait « A-t-il parlé de la campagne d’achat de l’AS Roma? ») qui est diminuée. Mais surtout, elle génère chez les fidèles – et ceux qui ne le sont pas – une confusion entre ce qui relève de l’opinion personnelle (légitime, mais dont on peut discuter) et ce qui relève au contraire de l’enseignement de l’Église, qui devrait être la seule véritable préoccupation du Pape.

Il serait donc bon qu’il arrête ces interviews et, s’il ne le peut vraiment pas, que les journalistes comprennent au moins qu’il n’est pas convenable pour eux non plus de vendre un « produit » aussi gonflé.

Cela dit, pourtant, pour son importance, il faut au moins noter l’attitude étrange du pape à l’égard de l’avortement. D’un côté, il est très radical dans son jugement : dans l’interview à Reuters, il a répété un concept déjà exprimé dans le passé, « c’est comme engager un tueur à gages » ; et ensuite : « Est-il licite, est-il juste d’éliminer une vie humaine pour résoudre un problème ? ». Mais dans la même interview, il reste neutre par rapport à l’arrêt de la Cour suprême qui a nié le droit à l’avortement: le pape dit qu’il « respecte l’arrêt » mais qu’il n’est pas en mesure d’entrer dans les questions technico-juridiques [ndt, que n’applique-t-il ce sage principe à tout les autres sujets sur lesquels il tranche imprudemment]. Une réponse « diplomatique » incompréhensible, étant donné qu’il n’y a rien de difficile à comprendre dans le sens de l’arrêt. Puis, pire encore, il lance une torpille contre l’évêque de San Francisco, Mgr Cordileone, qui – en accord avec le Catéchisme et le Code de droit canonique – a décidé de refuser la communion à la leader démocrate Nancy Pelosi pour son soutien ouvert à l’avortement :  » Quand l’Église perd sa nature pastorale, quand un évêque perd sa nature pastorale, cela crée un problème politique « , a déclaré le pape. Et quelques jours plus tôt, il avait ouvertement désavoué Mgr Cordileone, accueillant Pelosi au Vatican et la laissant communier à la messe à Saint-Pierre que le pape lui-même avait commencé à célébrer (au milieu de la messe, il a demandé à un cardinal de poursuivre la célébration).

Quoi qu’il en soit, face à l’escalade de la guerre contre l’avortement aux États-Unis que le président Biden lui-même encourage, le pape est revenu sur le sujet dans son entretien avec Televisa, expliquant que comme catholique, Biden est « incohérent » dans son soutien à l’avortement, mais qu’il s’en remet à « sa conscience » : « Parlez de cette incohérence à votre évêque, votre pasteur, votre curé ».

La question qui se pose est la suivante : si Biden, au lieu de déclarer la guerre aux enfants à naître, signait un décret ordonnant à la patrouille frontalière de tirer sur les immigrants illégaux entrant aux États-Unis depuis le Mexique, le pape dirait-il encore que Biden est incohérent, mais le laisserait-il faire avec sa conscience ? Ou bien lancerait-il le tonnerre et la foudre ? Rappelons que pour beaucoup moins, sur les politiques migratoires, en février 2016, le pape François avait qualifié le président américain de l’époque, Donald Trump, de « non-chrétien ».

C’est ce double standard sur l’avortement qui laisse perplexe et, en fin de compte, soulève des doutes sur la pensée réelle du Pape sur la question : on dirait presque que d’un côté il fait plaisir aux pro-vie en disant des mots très lourds contre l’avortement (parfois même exagérés), mais qu’ensuite il utilise cela pour avoir une approche pastorale très soft, à la limite de la complicité.

Le problème posé par Mgr Cordileone et d’autres évêques n’est en rien politique : si l’avortement est un péché très grave, comme l’affirme le pape François lui-même, ceux qui communient sans s’être repentis, réconciliés avec Dieu et avoir changé de comportement, « mangent et boivent leur propre condamnation », selon saint Paul dans la première lettre aux Corinthiens. C’est une question de vie éternelle. Le Pape est-il vraiment indifférent à la condamnation éternelle de Biden et Pelosi? Ou bien est-ce saint Paul qui se trompe?

Par ailleurs, la question est beaucoup plus large et concerne tout le monde : s’il est permis de recevoir la communion avec un péché public aussi grave, alors c’est permis à toute personne en état de péché mortel, pour autant qu’elle se sente en accord avec sa conscience. Pourquoi devrait-il en être autrement pour ceux qui blasphèment, volent, trompent leur conjoint, tuent leurs parents, vendent de la drogue ou incitent à le faire ?

Ici, la politique n’entre pas en ligne de compte, la vraie question est d’abord la signification de l’Eucharistie, si oui ou non elle est vraiment la présence réelle de Jésus, avec tout ce que cela implique. Et si, par ailleurs, on est convaincu de ce qu’est l’Eucharistie, le problème devient le véritable jugement sur l’avortement : est-ce vraiment cet assassinat horrible, ou pense-t-on qu’au fond, ce n’est pas si grave ?

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